Cet été ne se prête pas pour moi à une contribution régulière sur le blog. Par contre, comme pour le cinquantième anniversaire de France Culture, il me convient de revenir plus longuement aux moments favorables sur certains thèmes.
Nous parlions du Pape et de la religion. Pour moi, tout être humain a besoin d'une religion. Qu'en penses-tu LP ? me demande en fin de repas, dans une brasserie, un membre de ma famille. Allez, ne réfléchis pas trop longtemps !
Ne se prononce pas, ai-je rétorqué, sur le mode de la boutade.
Il n'est pas simple de répondre de manière respectueuse et détaillée, comme il le faudrait, dans des propos de table, à une interrogation aussi grave. C'est pourquoi j'ai décidé de reprendre ici ce sujet plus largement qu'il n'est possible de le faire au dessert. Encore une fois, s'appropriera cette réponse qui le voudra. Je ne recherche nullement ici à convaincre.
Les religions dans l'histoire. Les hommes se sont interrogés à partir d'un certain moment de leur évolution sur leur place dans le monde et sur leur destinée finale. Ils ont pris conscience de leur finitude et ils se sont soumis par des rites aux forces d'une nature dominante et parfois cruelle. Ils ont recherché la faveur des puissances invisibles qu'ils imaginaient cachées derrière les apparences de leur vie quotidienne et les ont invoquées pour réussir leur vie.
La religion, c'est-à-dire le lien à une invisible intelligence et puissance censée gouverner l'univers, s'est diversifiée dans les multiples civilisations qui ont émergé au cours de l'histoire. Ici on a cru à une véritable cour de dieux nombreux et spécialisés, là on a progressé vers la foi en un dieu unique. Ici un prophète est apparu comme le révélateur des intentions divines ultimes, là un autre messager plus tardif s'est présenté comme encore plus péremptoire. Bref, des religions variées, aux propos en partie convergents et en partie contradictoires se sont développées sur le globe. Elles ont produit des systèmes complets d’assertions théologiques, de principes moraux, d’observances rituelles, de pratiques sociales et artistiques.
Incontestablement ces religions ont favorisé le vivre ensemble des êtres humains : chaque croyant en adhérant aux éléments essentiels de son credo se représentait de manière satisfaisante sa place et son passage sur la terre, disposait d'un code de références morales lui permettant de vivre en société dans une paix relative, pouvait compter sur la célébration des grands moments de l'existence humaine (naissance, entrée dans l'adolescence, mariage, jubilés divers et mort) grâce à un rituel bien calé. Il pouvait poursuivre sa formation initiale et orienter sa générosité dans des institutions appropriées aux besoins des communautés, fréquenter des locaux cultuels dont l’architecture souvent remarquable signifiait pour lui l’appartenance à une tradition plusieurs fois séculaire, voire millénaire. En outre, ces lieux de reconnaissance familiers aux croyants ont été embellis d’œuvres plastiques parfois exceptionnelles et y ont été exécutées des pièces de musique vocale et instrumentale aujourd’hui classées au patrimoine de l’humanité.
Bref, les religions ont été les grands codes qui ont permis aux différentes civilisations de vivre dans le monde et de progresser. Aucune d'elles ne s'est imposée à l'ensemble de l'humanité. A l’intérieur de chacune d’elles ont malheureusement été tenus des propos défavorables à l'égard des autres, jugées comme des superstitions ou des ébauches provisoires en attendant la victoire de l'unique vérité. Ces calomnies ne s'atténuent que par les contraintes de l'histoire, c'est-à-dire au fur et à mesure que les religions perdent des fidèles et doivent composer avec la persistance des autres confessions ou l'apparition de nouvelles communautés autour de plus récentes révélations.
Le désenchantement progressif du monde. A l'intérieur de chaque religion - mais en ce domaine certaines ont pris une nette avance sur d'autres - il a fallu réévaluer de nombreuses fois des croyances trop simplistes. Le feu, l'éclair, le tonnerre, l'océan, le fleuve, la renaissance printanière sont apparus un jour comme des réalités ordinaires et naturelles de notre monde et non plus comme la manifestation directe des puissances divines. D'autre part, la confrontation des textes religieux avec une connaissance scientifique en constant progrès en archéologie, en histoire, en ethnologie, en modes d'expression littéraires a contraint les enseignants des religions à comprendre à nouveaux frais le fonds de leur révélation, à libérer leurs fidèles de la foi naïve du charbonnier, au point de remettre en question les réponses traditionnelles du catéchisme. Mais les responsables des religions n'acceptent ces remaniements des formulaires de la foi que contraints et forcés. Il m'a paru par exemple frappant que l'Eglise catholique applique aux textes de la Bible une exégèse très moderne, inspirée par une Encyclique de Pie XII publiée en 1943, alors qu'elle n'accepte pas une réinterprétation de ses énoncés dogmatiques de manière aussi radicale, alors qu'ils sont pourtant enracinés dans la Bible. Le retard que les religions prennent par rapport à l'évolution du monde est devenu aujourd'hui si important, non seulement en matière dogmatique, mais aussi dans les domaines de la morale et de la ritualité, que de nombreux fidèles, après en avoir pris et en avoir laissé, ont tout simplement tourné le dos à la religion qui les avait guidés au départ de leur vie.
La mise en présence des différentes religions par la mondialisation récente. La mondialisation a commencé au moins en 1492, mais son accélération s'est beaucoup accrue à la fin du XXe siècle par la croissance du commerce international et par la mise en œuvre de moyens de communication très performants. Ainsi, le brassage des civilisations qui en résulte permet de recadrer chaque religion dans son espace primitif et de mieux percevoir ses limites. Chacune, au lieu d'apparaître à ses fidèles comme la vraie religion, qui doit absorber un jour les autres, n'est plus à leurs yeux que l'une des religions qui a poussé quelque part sur la surface de la terre. Ce que le croyant a entendu prêcher comme la vérité universelle, qui devrait se répandre sur le globe entier en quête de salut, n'est plus qu'une vérité relative, intéressante à confronter et éventuellement à partager avec les convictions des autres. Les minorités intégristes et résistantes, parfois terroristes, de religions, repliées sur leur coffre-fort de vérités et de rites intangibles, semblent de plus en plus misérables à qui réfléchit un peu. Elles amusent ou elles attristent les gens conscients de l'inéluctable maturation du monde. Cette progression des civilisations est d'ailleurs loin d'être rectiligue et toujours positive. Elle comporte des essais maladroits, des régressions, elle s'engage parfois dans des impasses, mais elle est inexorable. Les religions numériquement les plus fortes sont alourdies d'un mobilier trop sophistiqué et suranné pour se livrer facilement à l'œcuménisme souhaitable. En conséquence, leurs oppositions radicales suscitent le doute sur leurs fondements mêmes. Il n'est pas facile d'admettre que si une divinité unique, seule concevable par la raison, a parlé aux hommes, elle ait permis que l'on se trouve à notre époque devant une cacophonie aussi inaudible. Cela ne veut pas dire que les religions n'ont pas d'avenir. Les nécessités de la vie occupent tellement notre agenda qu'il reste très peu de loisir pour réfléchir aux questions les plus radicales de notre existence et que la plupart d'entre nous n'ont guère d'autre solution que de s'en remettre à des croyances.
Une question radicale sans réponse convaincante. Pour adhérer à la plupart des religions, il faut d'emblée accepter un postulat, c'est celui de la création du monde, à savoir la production de la scène de notre vie, par une divinité qui serait en même temps responsable de l'apparition de l'humanité sur terre et de son salut après la mort. Qu'il y ait quelque chose au-dessus de nous, c'est évident, puisque nous avons surgi dans un ensemble où notre conscience s'est éveillée et où nous sommes promis à une mort certaine, après un passage bien bref devant les feux de la rampe. Mais justement, c'est la nature de ce quelque chose, voire de ce Quelqu'un, qui est en débat depuis fort longtemps entre les humains qui y réfléchissent. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas, penseurs croyants et penseurs athées ont aiguisé leurs arguments. Il y en a parmi eux de fort intelligents et pourtant leurs conclusions se contredisent formellement. Michel Onfray et André Comte-Sponville se disent athées et ils ont pensé leur athéisme. Paul Ricoeur a été un philosophe d'envergure qui me semble avoir gardé un lien très fort avec la foi biblique de son protestantisme et Jean-Luc Marion est un philosophe catholique, disciple du théologien Hans Urs von Balthasar, qui me paraît ferme dans sa foi. Récemment dans un numéro de ce blog, je me plaignais bien plus de mon intelligence que de ma mémoire, pourtant bien défaillante. La subtilité des arguments des penseurs opposés que je viens de nommer peut nous échapper. Ce qui paraît probable, c'est que notre destin ne doit pas être lié à la perception de finesses indiscernables aux penseurs piétons, dont je fais partie.
Personnellement, je n'arrive plus à faire coïncider dans ma conscience l'existence du Dieu bon, tout-puissant et créateur du monde, celui des croyants, avec la violence et la misère qui s'est accumulée sur terre depuis l'origine de l'humanité. Je n'ai aucune envie de m'incliner devant le mystère d'un Dieu bon, contraint de passer par cet abîme de douleurs pour partager éventuellement une vie de bonheur après leur mort avec des créatures. L'histoire a déjà été trop rude pour tant d'innocents et que nous réserve-t-elle encore ?
Mais je trouve la pensée athée ou même simplement panthéiste tout aussi impossible à faire entrer dans ma modeste machine réflexive. Je ne parviens pas à trouver acceptable l'idée d'un grand tout qui serait là depuis toujours, indifférent à notre parcours d'étincelles un instant surgie du foyer. Dans cet ensemble éternel, donc présent depuis toujours (ma petite raison perd pied !) aurait germé à partir du big bang, qui s'est produit il y a 13,7 milliards d'années, notre planète sur laquelle tant de merveilles ont éclos, mais au prix ou auprès de tant de calamités individuelles et collectives. Je ne comprends pas. Je trouve les explications des religions et des athées bien assurées, contradictoires et pour tout dire dérisoires. C'est pourquoi, j'ai pris de la distance par rapport à ma propre religion, le catholicisme, qui m'a comblé de bienfaits culturels pour lesquels je lui dois une profonde reconnaissance. Aujourd'hui, au fond de moi-même, je suis a-religieux. Ni athée, ni croyant. Agnostique. Respectueux envers le chemin que chacun a emprunté.
La nécessité de références. Un petit d'homme n'est pas prêt à voler de ses propres ailes en naissant. Il a besoin d'être longtemps accompagné, éduqué. Il a besoin d'un premier équipement. Il a besoin de références, quitte à les reconsidérer, à les révoquer, à les remplacer un jour, lorsqu'il sera son maître à bord de sa barque. Des parents ne peuvent se passer de fournir un paquetage de repères à leurs enfants. Autrement, ces derniers en attraperont à la volée et n'en composeront qu'un bouquet désordonné. Les religions ont longtemps fourni ces références. Elles ont encadré les familles, elles les ont parfois exagérément entravées. Après avoir intériorisé l'enseignement, les jeunes filaient plus ou moins droit dans leur pratique quotidienne, mais ils avaient aussi à leur disposition les moyens de prendre conscience de leurs déviations, de s'amender ou d'être corrigés, de retrouver le droit chemin. Leur vie était structurée. Un jeune croyant ne devait pas être fier à la lumière de sa conscience de mentir, de voler ses concitoyens, de faire secrètement du tort à son prochain. - Aujourd'hui, plus les repères manquent dans une vie, plus ils sont imposés de l'extérieur par la police, les caméras de surveillance, le tribunal, la sanction, la prison. Une société est un vivant qui suscite ses propres défenses. Si la religion s'avère déficiente pour ordonner aujourd'hui la vie des gens, comme le souhaitaient parfois certains esprits forts, très peu dévots pour leur part, nos sociétés se débrouillent autrement. Elles se retournent vers les politiques et les ministères de l'Intérieur et de la Justice et vers diverses sagesses.
Pour mon compte, si j'avais à élever aujourd'hui mes propres enfants, je leur fournirais sûrement des références. Mais je ne pourrais pas supporter qu'on leur raconte des fables qui leur feraient rejeter un jour l'enfant avec l'eau du bain, même si le petit d'homme a besoin d'entendre des contes, à un certain stade de son évolution. J'essaierais d'accomplir ma tâche en lien avec les groupes disponibles de mon voisinage, mais je ne me déroberais sûrement pas à cette responsabilité, qu'elle aboutisse un jour à la foi de mes enfants dans les dogmes d'une religion ou à leur négation. L'important aurait été que je leur suggère un respect absolu à l'égard de tout autre être humain.