Le monde a besoin des athlètes de la philosophie. Si ce n'est pas pour établir des vérités indéniables, c'est du moins pour animer le débat sur l'agora. Pour éclairer des itinéraires, donner des bouts de sens à des tronçons de chemin. Pour remettre en cause les lieux communs et harceler notre crédulité. Pour pousser l'interrogation toujours plus avant et formuler des hypothèses sur notre aventure, voire pour inventer les esquisses d'une existence plus viable qu'elle ne l'a été jusqu'à ce jour.
Pensée spécialisée et réflexion ordinaire. - Ces virtuoses sont issus, le plus souvent, de classes déjà aisées. Quelques-uns viennent cependant du monde rural, de la plus modeste des classes moyennes, des banlieues ouvrières. Pour presque tous ce fut un parcours scolaire sans faille, l'université, la rue d'Ulm ou d'autres instituts prestigieux, une thèse remarquée, un enseignement universitaire en France et à l'étranger, des publications de haut vol accessibles aux seuls collègues et traduites en plusieurs langues. Des congrès internationaux. Leurs tensions théoriques et personnelles, parfois féroces, font partie de leur destin. Certains d'entre eux tentent de rejoindre un public intéressé qui cherche à les comprendre. Ils s'adressent à lui dans des ouvrages de vulgarisation, des conférences en direct ou dans les médias. Ainsi : André Comte-Sponville lorsqu'il s'exprime sur les preuves de l'existence de Dieu pour les remettre en cause, Luc Ferry lorsqu'il parle de l'amour sur France Culture, Michel Onfray quand il expose la pensée de Marcuse aux cours de l'Université Populaire de Caen.
Les penseurs du dimanche, les piétons de la réflexion, qu'ils aient travaillé dans d'autres disciplines que la philosophie ou qu'ils aient pris l'habitude de réfléchir sur la condition humaine à partir de leur expérience ordinaire de la vie, quelle qu'elle soit, n'ont guère la possibilité d'entendre finement ce dont débattent les penseurs attitrés. Pour avoir le toupet d'avouer une préférence pour telle interprétation de Platon, de Spinoza, de Kant, de Hegel, de Marx, de Nietzsche, de Freud, de Heidegger ou de Sartre il faudrait être bougrement prétentieux. Allez savoir si l'aventure humaine doit s'achever dans un ultra-monde, si notre histoire est déjà finalisée dans ses germes, si les bonnes formules de l'avenir sont encore à découvrir, à expérimenter et à faire advenir au terme d'une patiente et coûteuse militance.
Les évidences de l'homme sans qualification. - Le piéton de la pensée ordonne ses idées en analysant son parcours personnel et les heurs et malheurs de ses contemporains. Il observe les menus faits de sa rue, les événements survenus dans sa ville, dans son pays, à l'étranger s'il voyage un peu ou même sur tout le globe en tentant de sélectionner et de critiquer l'information. Ce qu'un fantassin de mon espèce a découvert en prenant de l'âge, c'est qu'il existe un abîme entre l'aventure humaine telle qu'elle tourne distinctement sous nos yeux et les jolis plans de vie heureuse qui circulent à l'état de représentations possibles du monde, de modes de vie, d'utopies.
Aucun besoin d'être grand clerc pour remarquer que la situation dans laquelle nous nous trouvons résulte des combats de l'histoire sur la totalité de la planète et du rapport des forces en présence. Les idées ne mènent pas le monde, elles ne sont que l'une des énergies en manœuvre. Les capacités musculaires, l'astuce et l'intelligence d'un cerveau qui a eu la chance de se structurer avantageusement, les finances rassemblées au moment favorable, la séduction d'individus capables de faire valoir en politique de scintillantes promesses, relayées par de puissants médias, la possession de territoires fertiles, l'aubaine de disposer de sources importantes d'énergie, la mise en œuvre de techniques avancées habilement captées, les agissements secrets des mafias, les manipulations des lobbies, les attaques des commandos, la progression des légions, la résistance des armées et les niets des opinions publiques, tout cela représente des forces constituées en manœuvre depuis longtemps sur le champ de bataille du globe. Bref, jusqu'ici les mouvements de la vie, qu'on les observe dans la succession verticale des générations ou au niveau horizontal des puissances au travail à un moment donné, ne peuvent être comparés aux efforts d'un attelage homogène qui tirerait un traîneau sur la neige dans la direction indiquée par son conducteur. Ils peuvent être assimilés le plus souvent à des compétitions acharnées, à des conflits sanglants dont l'issue est pour un individu, un groupe, une nation, une coalition la victoire et pour l'autre la défaite. Ainsi, notre histoire a engendré un libéralisme économique qui s'est révélé aliénant pour la plus grande partie des humains. L'utopie communiste inspirée par Marx pour le contrer s'est effondrée après des dévoiements majeurs. Les révolutions ne réalisent pas un véritable renversement des situations, mais elles substituent une nouvelle classe de dominateurs et de privilégiés à la place des précédents. Voilà ce qu'observe le badaud devant l'histoire de l'humanité. Au moment même où j'écris ceci, le vote négatif du parlement britannique empêche le premier ministre d'agir contre le dictateur syrien. La détermination occidentale de frapper le probable utilisateur d'armes chimiques contre son peuple est paralysée, pour ne pas dire ridiculisée, par l'obstruction de la Russie et de la Chine au Conseil de Sécurité. Rapport de forces.
I have a dream. - Pourtant des philosophes cherchent toujours la bonne formule du vivre ensemble sur la planète. Le penseur Michel Onfray est un merveilleux conteur qui offre une passionnante contre-histoire de la philosophie chaque été depuis onze ans. Que l'on adhère ou pas à ses analyses, il donne beaucoup à réfléchir. Par exemple, il achève d'exposer sur France Culture dans un ensemble sur l'Autre pensée 68 la position des situationnistes, celle de Guy Debord et celle de Raoul Vaneigem. Il a eu l'occasion de signaler ses propres vues sur ce qu'il faudrait faire pour améliorer la vie commune. J'ai cru entendre qu'il prônait une existence libertaire, anarchiste, hédoniste, jubilante et qu'il dépendait de chacun de nous finalement de s'y mettre tout de suite, en préférant se livrer à l'instinct de vie qu'à l'instinct de mort, qui anime la société présente issue du judéo-christianisme. N'attendant plus rien de nos Etats qui fonctionnent de manière jacobine, il escompte un effet d'entraînement qui renverserait la situation injuste dans laquelle nous sommes plongés. Au fond comme le pape qui prêche la conversion des fidèles, sans que celle-ci, depuis deux millénaires, ait éradiqué la violence du monde.
La position sympathique du philosophe normand me fait beaucoup penser aux micro-réalisations sociales qui ont surgi sur la planète grâce à la détermination de volontaires : les monastères, les phalanstères de tous ordres, les kibboutzim, les communautés diverses et temporaires, comme celles du Larzac. Ces communautés ne s'y retrouvent - pour un temps - que grâce aux amortisseurs de la société ordinaire, avec laquelle elles peuvent toujours commercer et dans laquelle elles peuvent s'absorber à nouveau. Cette dernière, depuis les débuts de l'humanité, continue de tourner en produisant le bonheur de certaines catégories de la population pendant un certain temps et les grands malheurs dont les souvenirs scolaires peuplent nos mémoires. L'évolution sur cette planète engendre l'admirable et l'insupportable, malgré la lucidité et les efforts conjugués de ceux que l'on appelle les hommes de bonne volonté. Notre globe est-il en train de mûrir au point de tout faire pour accélérer la fin de l'espèce ? Allez savoir.