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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

LA VILLE VIDE

Publié le 9 Août 2013 par Lesnen PetitsBois

Faut-il plaindre tous ceux qui-ne-partent-pas durant l'été ? Un accroc supplémentaire de santé et vous voilà obligé de tout annuler, de vous contenter d'escapades brèves au déroulé incertain. A un printemps gris ne laissant filtrer aucune lueur de brillance et d'avenir, a succédé sur les terres bretonnes une saison inespérée de soleil, une alternance favorable d'ombre et de lumière, de blanc et de bleu, de rares ondées fécondantes et de chaleur modérée, à l'écart des excès orageux qui ont traversé l'Hexagone. Alors la capitale régionale se vide au profit de la côte.

J'avais déjà éprouvé, il y a de nombreuses années, le plaisir de faire visiter Dinan à des amis un jeudi de l'Ascension sous un soleil radieux. Encore animée le matin, avant de retrouver ses habitants le soir lorsque la mer s'éloigne au jusant, la cité médiévale fortifiée se trouvait déserte l'après-midi. Ce moment où les rues, propres, semblent comme en sommeil en plein jour, livre au visiteur des quartiers sous l'emprise d'un charme.

J'ai ressenti récemment plusieurs fois le même envoûtement dans notre métropole cet été. Même sur le chantier de rues le plus actif et le proche de notre domicile pour la nouvelle ligne de métro, on a levé le pied. Tout semble un instant se trouver partout comme en attente, sous le climat des pages de Julien Gracq du Rivages des Syrtes ou d'Un Balcon en forêt.

La grande place qui fut la prairie de Beaumont, avant d'être un jour le Champ de Mars, puis l'espace de la Foire-Exposition, est réservée à de fréquentes manifestations ou à des événements éphémères. Elle est comble au moment de la fête foraine d'hiver, mais cet été, elle fait penser à cet espace vide dont parle Barthes à propos du domaine impérial de Tokyo. Pour le sémiologue, les centres de nos villes occidentales sont pleins : s'y regroupent les églises de la spiritualité, les bureaux du pouvoir, les banques de l'économie, les grands magasins bourrés de marchandises, les cafés et agoras de la parole. Au contraire, "la ville dont je parle (Tokyo), écrit-il, présente ce paradoxe précieux : elle possède bien un centre, mais ce centre est vide. Toute la ville tourne autour d'un lieu à la fois interdit et indifférent, demeure masquée sous la verdure, défendue par des fossés d'eau, habitée par un empereur qu'on ne voit jamais, c'est-à-dire, à la lettre, par on ne sait qui." Ce "rien sacré" est évité par la vie quotidienne des habitants, qui tourne autour d'un"vide central". (L'Empire des signes, Skira, 1970, pp. 44-46)

A ma façon, j'apprécie notre place du Général de Gaulle, dégarnie en cette saison. Entourée d'édifices culturels récents ou rénovés, elle attend encore sa Cité internationale pour la clore. Ses derniers rénovateurs ont dessiné à même son dallage quatre immenses cercles vides, qui lui donnent une ampleur remarquable, alors que les constructions n'ont cessé de restreindre sa surface. Traverser cette étendue vacante, qui symbolise aussi le dépeuplement relatif des rues, procure une satisfaction frugale. Echanger un signe amical avec le veilleur guettant de son perchoir sur la terrasse du toit de la Chambre des métiers, au coucher et au lever du soleil, le mouvement urbain, et posté là à l'initiative de l'artiste Joanne Leighton, ajoute à la sérénité de la sensation de vide l'harmonique d'une complicité silencieuse.

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