Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

UN BALCON EN FORÊT

Publié le 25 Juillet 2013 par Lesnen PetitsBois

"Si je lis avec plaisir cette phrase, cette histoire ou ce mot, note Roland Barthes, c'est qu'ils ont été écrits dans le plaisir." (Le Plaisir du texte, Seuil, 1973, p. 11) "Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu'il me désire. Cette preuve existe : c'est l'écriture. L'écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son kāmasūtra (de cette science, il n'y a qu'un traité : l'écriture elle-même)." (id. pp. 13-14)

Autant il est souhaitable qu'un nombre croissant de personnes accèdent à l'écriture pour gérer leur vie quotidienne, voire pour leur thérapie individuelle, car l'écriture est une voie d'objectivation de ce qui nous travaille au-dedans, autant il convient de ne pas confondre le scripteur du dimanche avec l'écrivain professionnel. Le classement des écrivains en grands, moyens et petits semble aussi stupide que l'appréciation de la valeur d'un tableau de maître par un douanier qui s'en remettrait à sa balance. Quand il s'agit du plaisir et de la jouissance du texte, la qualité d'un écrivain est susceptible d'être estimée et savourée diversement par ses lecteurs.

J'ai cherché pour mon compte à m'exprimer de plus en plus clairement, à mettre au propre l'expression de ce que je comprends de la vie. J'ai même publié. Je ne me prends pas pour un écrivain, mais simplement pour l'auteur de quelques ouvrages. Je n'écris pas ici pour le plaisir d'être reconnu, mais pour la petite aventure écolière de créer quelque chose, de fignoler le fragment autant que je le puis, en acquiesçant à mon destin, de le partager à l'occasion avec quelques amis qui me demandent où j'en suis de ma réflexion. J'ai maintenant horreur de la propagande.

J'ai envie de lancer à la cantonade, parce que la durée de la vie est comptée : Prendre Racine, Madame de Sévigné, Rousseau, Victor Hugo, Chateaubriand, Claudel, Philippe Sollers, plutôt que de s'attarder sur les textes d'auteurs simplement consciencieux. Passant l'autre jour sur la place Sainte-Anne où des bouquinistes attendaient le client, mon regard s'est arrêté soudain sur UN BALCON EN FORÊT, souligné ici et là par la probable prof qui en avait été propriétaire. Le forain me l'a laissé pour cinq euros. J'apprécie Julien Gracq depuis longtemps, mais je n'avais pas lu ce récit. Je viens de m'y mettre. Voilà de l'écriture qui me désire. Rien ne se passe ici comme dans le parcours de tant d'ouvrages : vous avez envie de savoir comment cela va finir, à la façon du collégien pressé dont parle Barthes (id. p. 20) et qui veut tout de suite arriver au point zéro du strip-tease. Ce n'est pas le cas avec le géographe de Saint-Florent-le-Vieil. Barthes trouve ici pour moi une confirmation de la justesse de sa perception : il ne s'agit plus de faire une critique écrite de ce livre, d'en bavarder sur les ondes. Il n'y a qu'une attitude possible : la lecture. De cette science, il n'y a qu'un traité : l'écriture elle-même.

Vous relisez sans hâte le même passage. Quand Gracq vous campe Hervouët et Gourcuff, dans leur relation vécue, vous en reprenez une gorgée. Seuls les enfants et les vieux relisent, assure Barthes. "On se sentait dans ce désert d'arbres haut juché au-dessus de la Meuse comme sur un toit dont on eût retiré l'échelle." (p. 29). J'ai bien lu quatre fois le récit de l'inspection du blockhaus par la Commission du Génie, au cours de laquelle l'aspirant a l'impression d'être perçu comme un clochard. La description de l'intérieur du fortin dont Grange se perçoit comme le concierge est un morceau d'anthologie : "Le corps remuait là-dedans comme l'amande sèche dans le noyau." (p. 33) Je sens que de ce livre, je vais faire mon bréviaire, un ouvrage d'usage quotidien, de jouissance intime. Le vrai bréviaire, je l'avoue, ne m'a jamais dispensé une telle béatitude !

Publicité
Publicité
Commenter cet article
Publicité