En ce temps-là, un enfant né en décembre 1929, dans une petite commune d'Ille-et-Vilaine, ne pouvait se présenter à l'école qu'au printemps de 1935. L'instituteur n'initia cette couvée tardive qu'aux seules voyelles et l'abandonna à quelques gribouillages. Le premier soir, avant de rentrer à la ferme, attiré par des ritournelles, je me suis laissé entraîner jusqu'à la porte du bistrot de la mairie. Le maître des lieux, qui venait d'acquérir la TSF, m'a pris dans ses bras et conduit jusqu'au buffet où trônait son acquisition. Le cabaretier tenta de me faire croire qu'un homme était caché dans la boîte lumineuse, me parlait et me faisait entendre ses accords. La veille des vacances, le directeur nous remit une carte postale en couleurs qui représentait Edouard Branly dans son laboratoire. J'y reconnus plus tard la bobine de Ruhmkorff. Cette image de celui qui devint sur-le-champ mon héros passa longtemps de manuel en manuel, bien au-delà des classes primaires. Dans un enchevêtrement de fils électriques, le physicien faisait penser à une araignée géante. Dans son repaire devait se dissimuler le tube à limaille, nommé radioconducteur et le trépied-disque de son invention, encore plus performant. Depuis j'ai appris l'importance des travaux de Marconi et j'ai lu son télégramme du 29 avril 1899 qui exprime sa reconnaissance à Branly.
Après le déménagement de la Saint-Michel 1935 dans une commune limitrophe des Côtes-du-Nord et jusqu'à la Guerre de 39-45, l'aventure de la radio s'ancra pour moi dans l'une de ces boutiques de hameau, où l'on trouvait presque tout : l'épicerie et le dépôt de pain, le débit de boissons, la forge du maréchal-ferrant et surtout les nouvelles urbaines. Marie-Louise, l'inénarrable tenancière des lieux, passait dans les fermes à bicyclette le vendredi. Son porte-bagages avant était chargé de poissons frais et des coquillages en provenance de la côte. N'importe quel jour, elle apparaissait avec son "si bon café du Havre". Elle avait acquis au milieu des années trente le récepteur qui déversait à ses clients, après leur journée de labeur estival, le nom du vainqueur de l'étape du Tour de France. Les efforts quotidiens et les victoires de Sylvère Maes, de Roger Lapébie, de Gino Bartali s'épandaient sans retard au fond de la campagne bretonne, aussi bien que s'y exhalait l'arome du café à chaque torréfaction de Marie-Louise. Sa boîte magique serinait à tout instant la chanson de Paul Misraki, interprétée par Ray Ventura, Tout va très bien madame la marquise, un nouveau surnom pour une détaillante, déjà gratifiée du sobriquet la Marinière. Quel merveilleux homme, ce Branly ! Quelle époque paradisiaque !
Durant la Guerre, la radio devint une affaire de militaires. Pendant l'Occupation, on évoquait sans cesse les postes émetteurs et les Américains nous éblouirent avec leur talkie-walkie. Quelques propriétaires de récepteurs, branchés le jour sur Radio Paris, captaient Londres clandestinement. Ma famille n'en avait aucunement les moyens.
Dès la fin de la Guerre de 39-45, notre heure tinta. Un de mes oncles, horloger bijoutier, possédait un livre de l'abbé Moreux, directeur de l'Observatoire de Bourges, astronome et météorologue, passionné par la science et sa diffusion à tous. L'abbé aurait certainement dirigé aujourd'hui une collection pour les Nuls. Je conserve mieux qu'une relique la deuxième édition de 1926, revue, augmentée et mise à jour avec 120 figures dans le texte, de son Construisez vous-même votre poste de Téléphonie sans fil, Gaston Doin et Cie, 1925. Il m'a suffi de demander au mécanicien une dynamo, hors d'usage, de bicyclette, d'en dérouler le fil, de construire des bobinages sur une planchette hérissée de clous pour les grandes ondes et les moyennes ondes, de me procurer une pierre de galène, un vieil écouteur téléphonique, de faire venir d'un Comptoir parisien un condensateur variable et un minuscule condensateur fixe, de connecter le tout selon les plans du petit ouvrage susnommé, de relier ce modeste montage à une prise de terre et à une antenne d'une trentaine de mètres, qui pendait entre un grand cerisier et le pignon d'une grange, pour entendre, dans une soue à cochons désaffectée, la radio régionale de Rennes et une radio parisienne. Invité à porter l'écouteur à son oreille et en découvrant la simplicité de l'installation, Edouard, l'agriculteur célibataire voisin, déclara au constructeur de 15 ans et à son jeune assistant de 11 ans : "Vous êtes des sacrés fi(l)s d'garce !" Dans le contexte, il ne s'agissait nullement d'une insulte visant notre mère, mais l'exclamation était à traduire : "Nous voilà projetés en pleine magie !" Au Petit Séminaire, non seulement mon professeur de sciences était un ancien élève de Branly, mais, avec l'ami Lucien, la passion de la radio absorba nos conversations en récréation. Nous passâmes à la création de postes à lampes, pour y ajouter amplificateur et haut-parleur. Du livre de l'abbé Moreux, nous parvînmes à la réalisation d'un superhétérodyne, bricolé avec des pièces d'occasion, pas toujours fiables.
Après avoir écouté très rarement la radio dans les fermes des autres, ma mère, Bernadette, beaucoup plus que mon père, devint ainsi fidèle auditrice d'un vrai poste logé dans une boîte en contreplaqué. Doublement privée, par le décès prématuré de ma grand-mère et par l'irruption de la Grande guerre, de l'avenir d'institutrice qui lui avait été promis, elle était sensible aux rattrapages possibles du savoir. Elle s'émerveillait non seulement d'entendre émaner du poste réalisé sur place les informations, les chansons, la messe catholique, mais aussi ce qu'elle appelait plaisamment le messe des protestants, la messe des juifs et même la messe des musulmans. Elle m'assurait que le National était la radio capable de compenser une instruction défaillante et que des gens différents de nous y exprimaient des opinions passionnantes. Le National, c'est ce poste qui est devenu France Culture en 1963. Dans ses lettres, ma mère me racontait ses déboires lorsque le poste tombait en panne. Je lui promettais la réparation dès les premiers jours de vacances et je passais parfois à l'opération une partie de mes nuits.
Professeur d'exégèse à Saint-Brieuc et chargé de conférences régulières à l'extérieur, je devais souvent me déplacer en voiture dans les années 60. J'emportais sur le siège du passager un gros magnétophone à longues bandes et à batterie et j'écoutais, en roulant, des émissions que j'avais enregistrées, notamment les Lundis de l'histoire de Jacques Le Goff. Si je devais assurer un cours, à l'heure du direct, j'avais trouvé le moyen de lancer l'enregistrement, en déclenchant le récepteur et le magnétophone, grâce à un minuteur utilisé pour allumer et éteindre l'éclairage des magasins. Depuis, quelques centaines de cassettes ont hébergé momentanément et certaines jusqu'à ce jour, une collection d'émissions diverses de France Culture. L'Esprit public de Philippe Meyer a encore droit souvent à ce type de traitement le dimanche midi, mais nous sommes aussi passés aux podcasts. Toujours la passion, venue de la maman, de ne jamais manquer une intervention utile au perfectionnement du savoir et à la réflexion. Lorsqu'il m'arrivait de rentre visite à mes parents, un dimanche après-midi de carême, dans les années 70 ou 80, je les trouvais installés devant France Culture, pour écouter la conférence de Notre-Dame de Paris.
Bernadette, atteinte d'une hypoacousie non compensée, ne prêtait plus l'oreille à son poste dans la chambre de sa maison de retraite dans les dernières années de sa vie. Elle n'a donc pu entendre son fils, passé à l'agnosticisme, dans l'émission Agora de Gilles Lapouge, le soir du mardi 18 avril 1989. Je venais de publier chez Flammarion Non-Lieu pour Jésus, et je m'exprimais pour la première fois de ma vie en direct dans une émission de radio. Mais ceci est une autre histoire.
Je ne vais pas citer tous ceux qui m'ont déniaisé, éclairé ou qui dessillent encore mes yeux sur France Culture - j'ai envie de dire depuis le poste à galène jusqu'à ma tablette - mais je vais nommer Jean Amrouche, ce sagace interviewer des écrivains, que m'a fait apprécier de beaucoup plus près Réjane Le Baut, puis l'enchanteur Claude Mettra, l'infatigable homme de radio que reste Jean Lebrun, où qu'il opère. Je vais redire qu'en histoire, j'ai presque tout appris de Jacques le Goff. J'aime bien Répliques d'Alain Finkelkraut, qui n'a pas que des amis (nous avons sûrement en commun l'estime des Pirqè Abbot) et Cultures d'islam d'Abdelwahab Meddeb, si ouvert à l'interprétation. Je rends hommage aux distinguées dames de Paris, les chevronnées et les commençantes, dont les émissions ressemblent sur la chaîne à des coffres bourrés de broderies. Je clame la fortune des Matins de Marc Voinchet et de toute sa compagnie. France Culture nous astreint, avec la subtilité d'un vieil ami tenant en main un vieux calva, à prolonger nos insommies. Surtout ne me dites pas que nous n'entendrons plus la chronique de Jean-Louis Ezine. Je ne vais pas vous croire. Je ne l'ai pas cru ce matin.