Les parents ont des vues sur leurs enfants. Plusieurs artistes racontent que leur famille voulait faire d'eux des professionnels diplômés, argentés, bien mariés, présentables dans leur société. Mais le gamin ou la gamine furent toujours récalcitrants et finirent par briller dans une autre constellation, la barbouille, la ritournelle, les planches, la faribole.
Dans la première partie du XXe siècle, dans le sud-est de la France, un couple d'instituteurs, notoirement anticléricaux, se trouva devant cette situation désopilante : leur fils (nommons-le Michel Lecœur), un brillant élève, décida, au terme de ses études secondaires, d'entrer au séminaire. L'antidote fut draconien : on allait lui couper les vivres. Ses parents étaient disposés par contre à financer des études en vue de l'exercice d'une profession conforme. Michel, dans un itinéraire personnel qu'il ne m'a pas raconté par le détail, devint médecin. Il exerça avec dévouement pendant un certain nombre d'années. Lorsqu'il eut rassemblé des économies suffisantes pour s'offrir d'autres études, il entra au séminaire.
Michel devint dans l'institution qui le forma un personnage. La jeune promotion l'admirait à la fois pour le respect temporaire de la volonté de ses parents, pour sa conversion et sa détermination. Le cher docteur Lecœur (il portait dans la vie le nom d'un autre organe du corps humain) était aussi l'objet des petites malices des autres aspirants au sacerdoce. Il se prêtait volontiers avec humour à leurs taquineries.
Un jour, Michel Lecoeur se plaignit sous le cloître d'avoir moins prospéré lors d'une épreuve écrite, corrigée et rendue que la petite cour de jeunes confrères qui s'ébrouaient autour de lui. - Alors, Dr Lecoeur, qu'est-ce qui s'est passé ? Un peu de cagnardise, un sujet négligé en se disant qu'on ne tombera pas dessus, un mauvais pari en somme ? - Ah vous savez, la mémoire décroît avec l'âge, tout s'imprime encore chez vous comme sur une cire molle, mais après quarante ans et plus … vous verrez le moment venu. - Monsieur Lecoeur, on se plaint aisément de sa mémoire, plus rarement de son intelligence, lança un coquin ensoutané, qui égaya la compagnie, y compris l'intéressé. La cloche sonna. Chacun se replongea dans sa théologie. Le Dr Lecoeur alla frapper au bout de cinq minutes à la porte du collègue qui lui avait décoché une flèche et dans l'entrebaîllement lui lança : - Cher ami, je me plains des deux.
Je ne sais pas à propos de quoi geignent les éventuels et rares lecteurs de ce blog. En tout cas, celui qui vous raconte cette histoire et a retenu ce pertinent souvenir du cloître, se plaint beaucoup plus de son intelligence que de sa mémoire. Ma mémoire a décliné comme celle d'un certain nombre d'humains. Mais, surtout devant l'écran, et avec un dictionnaire en ligne, je tiens encore le coup. Par contre, plus j'avance et plus je me trouve démuni pour comprendre quoi que ce soit dans notre aventure sur la planète bleue. Et pourtant, j'en ai rencontré et lu des esprits très subtils au cours de ma vie et très sûrs de leur thèse. Je n'ai jamais eu l'intelligence de faire cohérer leurs conclusions contradictoires.