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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

SI VOUS NE REDEVENEZ COMME DES ENFANTS ...

Publié le 2 Janvier 2013 par Lesnen PetitsBois

Jean Milikones - quelques intimes le nomment Damascène - franchit le boulouard ar Frankiz, s'engouffre ce samedi 29 décembre 2012, sous le passage de la Légion d'Honneur et pénètre sur la plazenn Ti-Ker de ROAZHON, à 18 h 20. Quand il gravit les marches de l'Opéra, une foule immense, parmi laquelle se glissent des bambins qui veulent grimper sur des épaules, paraît en attente intense d'un spectacle sublime.

L'Hôtel de Ville a perdu son aspect habituel. A 18 h 25, des diapositives fixes d'architectures enchantées se succèdent. A 18 h30, le mouvement commence sur la façade de l'édifice. Neige, d'immenses cadrans se multiplient. "Vive le vent, vive le vent, vive le vent dhiver ...". Tour Eiffel, flûte, chars, créatures, ballons, 1900, froufrou, 1930, moulins. Milikones est déjà emporté dans l'enfance. Il sort son appareil photo comme les autres qui captent les images tant qu'ils peuvent. Après guerre, confort pour tous, frigidaire, cuisinière, Joyeux Noël, Camionnette, cloches, tintements, briques, bois de rennes et museaux velus, traînant le chariot du Père Noël, "Petit Papa Noël", cosmonaute un peu Nounours, pingouins, chants d'oiseaux, chute de lettres, écran tactile, jeux, lumières, JOYEUSES FÊTES ! Applaudissements. Milikones a même enregistré quelques séquences. Il se dit qu'il reviendra mettre intégralement en boîte cet enchantement.

Les thèmes ont évolué depuis l'enfance de Milikones. Le religieux a fondu au profit d'un mélange gentillet qui ne heurte personne. Mais on reste bien dans la même ligne depuis Gilgamesh. De la vallée du Tigre et de l'Euphrate, les histoires que les hommes se racontaient il y a 5 000 ans sont passées dans la Bible. Les moines de Sainte-Catherine au pied du Sinaï et ailleurs ont enluminé. Les maîtres verriers des cathédrales ont projeté dans la lumière les jolis contes aux yeux des foules médiévales. Gutenberg a pris le relais et diffusé. Les caméras sont apparues et ont tout filmé. Milkones possède une armoire entière de bandes magnétiques et dispose encore de trois magnétoscopes en état de marche. Obsolètes ! Pas le temps de monter sur la timeline des petits films pour des projections privées. Les amis n'écoutent plus, ne regardent pas, ils parlent et ne se rendent pas compte que j'ai passé des heures pour ce petit effet ! On ne montre plus rien à l'apéritif, car ils se filment à l'apéritif ! Ils se filment en permanence. Une constante vie d'acteurs. Tous enfants, tous cinéastes. Maintenant DVD, tout sur une clé, disques durs externes, banques de données, SkyDrive !

Paul Veyne, 82 ans, professeur émérite au Collège de France, grand spécialiste de la Rome antique, vient de lancer son Musée imaginaire dans une version numérique, les chefs-d'oeuvre de la peinture italienne, lisibles sur iBookStore. Sensualité de la tablette ! Dans aucun livre d'art on ne navigue à travers les tableaux comme ici. Vous pouvez grossir tous les traits du paysage ou des corps. La Joconde, tellement mieux qu'au Louvre. Regardez ce petit pont. Milliards d'images. Pelures indéfiniment recopiées.

Et même Jipitou n'a-t-il pas promis urbi et orbi dans son KT de 1992 que le kaléidoscope éternel serait disponible dans la vision béatifique. La réalité n'est plus qu'une lanterne magique.

En rentrant, Milikones est comme pris de vertige. Il a emmaganisé des milliers d'images. Elles vont tenir moins bien que sur le papier ou que les films sur pellicule. Baudrillard le hante. Disparition du monde réel. Simulacre, représentation d'une prétendue réalité, alors qu'il n'y a peut-être rien. Reproductibilité industrielle des simulacres. Le vrai est représenté par les signes de son existence. Profusion des images.

Edgar Morin, dans le Monde du 1er janvier 2013, ne vient-il pas de nous prévenir : "En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts." Milikones a podcasté les avis des économistes les mieux payés de la planète. Le savoir amassé sur la crise est incommensurable.

Milikones finit par se calmer. Baudrillard traite l'arrangement de l'information. L'être connu est masse, énergie, information. Pour regonfler la batterie, pour l'énergie, le réel va refaire surface. Le fabricant, le banquier, le politique se trouvent aux manettes. Rapports de forces. Il n'empêche, nous sommes surtout des gosses qui jouent avec des images d'images. Quelque chose ou rien derrière elles ? "Si vous ne redevenez comme des enfants ..." Nous y voilà.

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