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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

LA MERVEILLE DE GERGOVIE

Publié le 29 Décembre 2012

- Venez, venez à Gergovie, voir le miracle ! Venez vite, demain il ne sera plus temps ! Où est l'animatrice ? Voiturez tous ceux qui peuvent ! clamait au début de l'après-midi du 26 décembre, à l'accueil des Bruyères, Ernesto, penché comme la Tour de Pise, canne pointée vers le dehors, comme le stick d'un cavalier à l'instant de l'assaut.

- Ernesto, les femmes préfèrent les Vierges qui pleurent ! Ernesto, les hommes aiment mieux l'eau qui se change en vin !

Ernesto n'arriva à convaincre personne. Le ciel était trop gris, l'air trop froid. On ne sort pas les Résidents comme cela pour un miracle, un lendemain de Noël. Il faut un rayon de soleil. On monte un petit voyage organisé : on traverse la rue de Redon, on longe la Maison Héloïse, puis le petit clos consacré à la compagne d'Abélard et, avec toutes les précautions pour la santé, on pénètre dans le Jardin de Gergovie. Ernesto se plaignait : "Les gens ont des croyances. Je ne leur demande de voir que la réalité, les miracles de la nature !"

La Ville se dégourdissait à peine de sa torpeur, après la longue veille, les messes, les crèches, les lumières, les festins, le passage du Père Noël, les cadeaux, les essais, les froissements des emballages, les ballonnements. Très peu de chats dans les rues. Ernesto prit l'air dès le début de l'après-midi de ce 26 décembre.

En franchissant le boulevard Saint-Conwoïon, il remarqua les prunus en fleurs. Bien méritantes, bien grelottantes, les petites perles froissées dans la grisaille. Comme du personnel d'astreinte. Il sourit : "Elles assument, les petites sentinelles roses et blanches, au bout des branches. Majorettes transies !"

En arrivant au tournant de l'allée Raymond Cornon, après le Pôle Emploi, Ernesto se figea comme les voyants de toutes les apparitions : sous le ciel couvert, devant le grand if de la propriété voisine, l'unique prunus du Jardin de Gergovie était épanoui dans toute sa générosité fleurie. On voyait cela un peu tous les ans, au début de l'hiver, mais comme ce jour, à cette heure, sous le manteau molletonneux, avec cette menace d'orage au sud-ouest, il n'avait jamais pu être plus radieux. Une mariée parée, juste avant la cérémonie. Ernesto s'approcha, contempla. Photo ? Non. Mes yeux, mes yeux, mes yeux seuls pour l'instant de gloire ! Grâce à la présence tutélaire de ce grand if, qui barre toute la rigueur du nord. Mieux qu'une duègne pour une infante, avant des noces royales. Devant le puissant tilleul, bonasse, qui abrite les jeux oubliés des bambins, devant le vénérable noyer. Le pommier, défunt depuis peu, tranché à la fin de l'été, n'en est pas. Vous iriez dire à la mariée qu'il va pleuvoir, quand elle paraît à cet instant unique, splendide dans sa fierté et son bonheur ?

C'est Cézanne, Renoir, Claude Monet, Sisley qu'il faudrait convoquer. Non, ramassez vos appareils. Où sont-ils les jeunes artistes des écoles du Colombier et de Louise Michel, avec leurs couleurs toutes neuves, découvertes au pied des sapins ? Demain, il sera trop tard, surtout si se montre le soleil promis.

En rentrant, Ernesto pensa au petit village de Saint-Launeuc, au départ du Mené, à la ligne de partage des eaux, entre la Rance qui coule vers la Manche et le Meu qui penche vers la Vilaine et l'Atlantique. Devant la charmante église Sainte-Léonore du XVe s., un if de sept mètres de circonférence, qui aurait été planté au XIIIe s., recensé parmi les arbres remarquables de France, abrite un merisier qui a pris vie dans son sein et fleurit au printemps.

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