Alain Michard et Mathias Poisson nous ont embarqués, en juin 2009, au Centre Culturel du Colombier, aujourd'hui le PHAKT, pour une "promenade blanche". Après ce parcours, on ne voit plus plus le monde de la même façon.
Vous avez chaussé des lunettes spéciales, fabriquées par Mathias Poisson lui-même. Ce n'est pas pour lui un business : il récupère ses verres à la fin du parcours et ne les ne met pas en vente. Vous n'êtes pas devenus aveugles. Vous percevez le monde à travers un filtre translucide.
L'artiste associe chaque marcheur appareillé à un guide, votre compagnon ou compagne de vie ou une personne sollicitée au hasard. La promenade se fait processionnelle. Une chenille d'une quinzaine de couples environ se met en mouvement. Les voyants conduisent non pas des aveugles, mais des sujets au regard modifié qui acceptent de découvrir leur environnement autrement, paisiblement, en toute sécurité. De petites pressions sur la main vous permettent d'éviter les obstacles. Il s'agit bien d'une initiation. Pas d'un bizutage avec farces et humiliations. Mystagogie ? Mais non, ce n'est une affaire ni de religion, ni de mystère, ni d'occultisme. Mais plutôt de poésie en acte, de participation à une démarche d'art vraiment contemporain. Revoir le monde, sinon pour le refaire, du moins pour le vivre autrement. Une autre perception de votre quartier familier s'offre à vous. Vous perdez un moment des habitudes, enfin vous faites attention.
Dans cette autre dimension, différents niveaux d'appréhension peuvent être recensés.
Voici d'autres lumières, des couleurs inaperçues, d'autres nuances. Le vert, le blanc, le jaune, le rouge ont muté. Les bandes blanches d'un passage pour piétons ont changé. Le feu rouge, vert et orange est devenu lanterne magique. Le vert d'une pelouse est un tapis très tendre. Vous y glissez comme en altitude, sur des nuages.
Votre écoute s'affine. Les sons, dans une salle de spectacle, dans les couloirs, dans les parkings, dans une église avec une discrète improvisation d'orgue, ne font plus un bruit de fond, mais ils vous parlent comme un vrai langage. Les coups d'accélérateur au feu vert, les grincements d'un chantier, le bastringue d'une boîte de nuit, chaque vibration se sont précisés soudain, en clamant une présence, en s'offrant à l'analyse. Vous n'entendez plus la rumeur du monde, mais la respiration de l'agir des hommes.
La saveur d'une consommation dans un lieu que vous n'identifiez pas et s'avérera être la terrasse d'un hôtel, introduit en vous un doute. Vous ferait-on avaler un philtre ? Vous discernez un goût agréable et rafraîchissant.
Votre toucher surtout est décuplé. Déjà les pressions silencieuses de votre guide sur votre main (pour tourner, pour faire attention à la marche, pour signaler un obstacle) vous établissent dans un rapport inconnu au corps de l'autre. Vous sentez le frottement furtif d'une branche perçu comme un appel de la nature qui vous tire par la manche. Mais surtout vos pieds deviennent pour le temps de la marche l'organe majeur du toucher : sur la sable, sur les cailloux, sur l'herbe, sur le ciment que de différences. Voici le granulé des graviers froissés, la douce moquette d'une touffe d'herbe qui a colonisé un trottoir, la régularité d'un goudron neuf, les interstices des petits pavés rugueux, le froissement d'une poignée de feuilles déjà condamnées au cœur de l'été, le ballonnement, les crevasses des trottoirs gonflés par les racines des grands arbres. Votre imagination vous fait croire à l'existence de paysages fabuleux sous vos pieds. Quelques pas de danse et ce sont des frôlements qui contrastent avec la dureté d'un banc de chapelle, le moelleux d'un tapis.
Votre odorat s'aiguise. Dans les parterres vous reconnaissez la présence d'un chèvrefeuille, dans la rue un relent de gazole après un coup d'accélérateur, dans la salle à manger d'une maison de retraite pendant le repas des pensionnaires le fumet d'un ragoût qui déclenche votre sourire.
Et vous tissez toutes ces impressions en une toile neuve dans les réseaux neuronaux de la sensation. Pour mon compte, au terme de cette marche blanche, c'est la seule fois de ma vie que j'ai cru vraiment qu'un autre monde était possible. Il était déjà là en fait, mais je n'y avais pas eu accès encore. Je ne l'avais pas découvert. De nombreux autres mondes sont présents et à inventorier. C'est une constante de l'artiste véritable de le révéler à ses contemporains. C'est un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle autrement. Il faut se mettre en route, non pas vers un but, car le but est toujours décevant, mais pour découvrir que le but c'est le chemin.
Une autre notion du temps vous saisit alors. Vous découvrez la saveur de l'instant : en effet, dans ce type de parcours, on ne sait pas les choses à l'avance. On les découvre en foulant le sol. Si j'ai les yeux ouverts, je vois à l'avance que je vais fouler un gazon, le sable d'une plage, le macadam, que je vais devoir grimper un escalier dont je prévois en gros le nombre de marches. Dans la promenade blanche, je découvre le réel en l'affrontant dans l'instant même avec une suprême attention. Je me suis délivré de la nostalgie du passé et de l'angoisse de l'avenir. Je suis immergé dans le présent.
Ce que nous suggèrent Alain Michard et Mathias Poisson, c'est de ne pas repartir avec les mêmes lunettes. Mais d'en inventer d'autres. De faire son parcours à soi et mieux encore avec quelques compagnons. Initiés par les artistes, il nous reste à prendre nous-mêmes notre route en amitié.