Elle a voulu savoir ce qu'était devenue la clairière du temps de la fin du monde, avant Noël 2012. La mouche tsé-tsé s'était-elle envolée avant l'an nouveau ? Annabella est entrée à la Criée, centre d'art contemporain.
La jeune femme a noté : Ici, la démocratie est en question, dans les œuvres des artistes de Serbie, de Bosnie-Herzégovine, de Croatie et de Slovénie, engagés dans le projet européen ART COOPERATION TRANSMISSION, Democr[k]racy. Justement, je me demandais depuis quelque temps quelle compatibilité il pouvait bien y avoir entre religion et démocratie.
Belgrade. Two lines of life. Or why a rabbit likes weeds. Sur un mur blanc, trois valises portant les mots : aimer la France / comme la France / a aimé Van Gogh (en 1886). Deux poubelles sur roulettes, une pour recycler bijoux et montres, une autre pour les téléphones portables. Des feuilles de coca sur bois. Du noir plaqué par une puissante main sur la bouche et le visage d'une jeune femme, en huit photos. Deux vidéos : mini-caméras sur des enfants en train de mendier et sur des chiens errants dans les rues de Belgrade : portières, vitres baissées, mains, murs, feuillages, beaucoup de flou. L'artiste précise que le montage est son interprétation. L'art pour la société des classes, paysages pour la bourgeoisie sous MDMA, soit petits tableaux très géométriques évoquant des drapeaux.
En vidéo, Davir Avdić gratte une guitare et chante : La démocratie est une idée fausse / Une farce jouée par le capitalisme / Pour que le crime organisé / Puisse opérer en toute impunité. - La liberté est une tromperie / Un mensonge de la révolution / Pour que les esclaves marchent en ligne / Leurs baïonnettes portées hautes. - Nous croyons en une simple vérité / Nous nous foutons des malheureux et des pauvres / Nous croyons en une simple vérité / Nous nous foutons des humiliés et des pauvres. Un immense panneau : pas loin de 300 photos en noir et blanc. Beaucoup d'humains, quelques animaux, des outils, des inscriptions. Le bazar du train-train quotidien.
After Tito. Vingt photos par Vlakta Horvat. Des traces lumineuses, des effets de miroir sur le visage du dirigeant communiste de la Yougoslavie. - En vidéo, le congrès berlinois, en 2010, de NSK, collectif d'artistes slovènes, qui s'est constitué en micro-Etat. Dans la salle du fond, 10 minutes, 45 secondes de signes de croix orthodoxes répétés par cinq hommes debout sur une scène, sur des rythmes de musique techno. Sur le mur opposé, une croix gammée composée de 17 petites vitrines de trois roses rouges en positions variées. Gott liebt die Serben. Dans la grande salle encore deux sculptures : l'une, en plaques de fer oxydées et perforées de petits trous, est une sorte de maquette rudimentaire d'une église avec dôme surmonté d'une croix, renversée sur le côté et contenant un ballon. L'autre présente, posée sur le côté, la même maquette en deux exemplaires collés par la base. Is there a life after death ? L'idée de garde-manger se surimpose.
En tout cela, une volonté de secouer les rapports de la vie personnelle avec la vie collective, jusqu'à en montrer l'absurde, l'enfermement, les détournements possibles, les échappées éventuelles par l'invention artistique. Amusant le parallèle établi dans le commentaire distribué et signé des deux commissaires Mia David et Zorana Djaković Minniti : à l'instar du lapin qui a besoin de mauvaises herbes, la démocratie a besoin de l'art. Je revois les 1600 pots de mauvaises herbes installées et réhabilitées sur le parvis sud de la Gare par Lois Weinberger. Les artistes restent rebelles à la culture établie.
Petit plaisir enfin après le questionnement dans la toute petite salle au bout du couloir. Une vidéo de 1 minute 55 secondes. Un guitariste chante l'absurdité de la vie humaine : les différentes séquences de l'existence se déroulent dans des petites boîtes de pacotille. Mais un décorateur embellit la salle où opère le musicien très gaiement, puis une porte s'ouvre à côté de lui à un danseur qui esquisse quelques figures avant que les deux acteurs ne s'embrassent sur la bouche à la russe et ne se quittent.
Interrogation : cet ensemble, si proche d'une contestation de la vie menée par les humains, digne des prophètes d'Israël, est-il aussi de l'art ? Qu'est-ce donc que l'art ? Faut-il le demander à Jean Clair ?