Notre société ne retirerait-elle pas du profit en consacrant plus de moyens - pas seulement financiers - à traiter la délinquance, au lieu de s'enferrer dans la vengeance et le châtiment, alors qu'elle n'a pas résolu philosophiquement la question du libre arbitre ?
Voici la relation d'une visite accomplie en juin 1997 à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal, un hôpital spécialisé en psychiatrie légale, en compagnie d'une professionnelle travaillant en France au service de l'appllication des peines. (On peut consulter sur Internet le site québécois concerné pour connaître la situation de cet établissement aujourd'hui).
Philippe Pinel, médecin français (1745-1826) "s'adonna, selon le Larousse, à l'étude des maladies mentales et fut nommé en 1793 médecin-chef de Bicêtre : il opéra une véritable révolution dans le traitement des fous, en substituant aux chaînes et aux brutalités un régime de douceur et de bonté. Il passa à la Salpêtrière en 1795. Membre de l'Institut, 1803."
A la date relatée, l'Institut de Montréal traite des délinquants pour des agressions sexuelles diverses et pour pédophilie. On y obtient des résultats encourageants : environs 50% des gens traités à Pinel ne récidivent pas. Cet établissement de 15 unités de 21 patients maximum est ce qu'il y a de plus efficace au monde pour l'instant pour soigner cette forme de délinquance. Il n'y a pas eu une seule agression de femme soignante dans ces unités en 19 ans.
Nous avons découvert une clinique qui ressemble aussi peu que possible à une prison, mais où l'on n'entre pas non plus comme dans un moulin. Notre introducteur, qui est venu ensuite à Rennes animer des journées professionnelles, était un criminologue sexologue, chercheur à l'Institut Pinel. Il publie régulièrement ses travaux dans des revues spécialisées. Après nous avoir mis en contact avec le personnel soignant autour d'un café, il nous a confiés à un patient, au milieu de dix-neuf autres bénéficiaires des soins de l'unité.
On peut entrer à Pinel, par exemple au cours d'une peine de cinq à six ans de détention, au meilleur moment, pour y passer une année entière. Le patient doit être volontaire. Celui qui viendrait là dans le seul espoir d'y trouver un adoucissement au régime de la prison serait vite incité à jouer le jeu ou à retourner dans son centre de détention. Le parcours est exigeant et tous ne peuvent le supporter.
Le patient qui nous a guidés et que je nommerai Jimmy par convention nous a tout montré dans le service : les chambres pour deux (mais avec un mur de séparation conséquent), la salle de séjour, la salle de réunion avec l'ordinateur, la cuisine, le contenu du frigo, la lingerie dont il est responsable, la chambre forte très claire où les excités sont enfermés pour une courte durée, qu'il ait fallu l'imposer ou qu'ils l'aient demandé eux-mêmes. Nous avons pu lire les informations internes du tableau d'affichage. Ce cadre agréable n'a rien à voir avec les cellules des prisons françaises que nous montre assez souvent la télévision. Chacun des patients assume une responsabilité particulière dans l'unité qui ne peut tourner sans eux.Si le chargé du ravitaillement alimentaire a omis de commander du sucre, il n'y a pas de sucre dans le service et pas de dépannage immédiat. Des couloirs vitrés, nous apercevions les cultures du centre horticole de l'Institut.
L'accueil que Jimmy, le patient, avait accepté d'assurer pour deux visiteurs étrangers durant une matinée entière faisait partie intégrante de sa thérapie. C'est pourquoi nous avons pu échanger très librement avec lui de sa situation et même de ses tendances violentes. Il a dialogué avec nous en insistant beaucoup sur le climat de confiance qui régnait à l'Institut. Si nous sentions qu'il avait pour une part intégré le langage de sa thérapie sans être encore en mesure de l'assumer totalement au jour le jour, par contre, le climat de réflexion et de dialogue sur sa pratique quotidienne nous a révélé une école de vie qui doit marquer un homme. Une fois rentrés, nous lui avons écrit.
Le soignant et chercheur qui nous avait introduits était vêtu non pas d'un costume cravate ou d'une blouse blanche comme un professeur européen, mais d'un short et d'un tee-shirt orné d'un dessin du genre Mickey. Il est venu nous retrouver pour un petit bilan avec le patient.
Ce n'est pas par la pharmacie que l'on aide d'abord les gens à se rendre maîtres de leurs pulsions, mais avant tout par la parole, la confiance, la mise en oeuvre de la responsabilité personnelle dans l'unité avec les autres, dans les ateliers, au jardin, dans le débat commun. La castration chimique ne saurait résoudre les problèmes humains, même si les pilules peuvent jouer leur rôle à tel moment du parcours.
Plusieurs fois au cours de ces quelques heures, notre pensée s'est évadée vers les prisons françaises et les cachots du monde dont nous nous nous sommes dit :" Si l'on tentait quelque chose d'approchant, dans cet esprit et toutes proportions gardées, pour soigner toute délinquance."
Si nous souhaitons des prisons presque vides, il ne suffira pas de mettre de l'argent, des caméras, de la chimie performante. Il faudra surtout de la réflexion, du dialogue, de la compréhension, de la convivialité. Si nous pouvions réduire en amont la détention par une éducation poussée, par des rapports constructifs entre les générations, par un accompagnement exigeant mais chaleureux de ceux qui ont été les plus mal bâtis pour le vivre ensemble, loin de tout esprit de vengeance, nous sortirions un peu de l'infernale logique ubuesque du geôlier qui aggrave le mal qu'il devrait soigner.