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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

JEAN MILIKONES ET LA SURVIE NUMÉRIQUE

Publié le 23 Septembre 2013 par Lesnen PetitsBois

Jean Milikones (alias Damascène) se retrouve, en cet fin d'été ensoleillé, en pleine effervescence. Il vient de considérer ses boîtes de disquettes, oui, celles de son vieux Macintosh de 1986, qui marcherait encore si on le lui demandait et dont il a eu tant de plaisir à revoir, il y a deux ans, la silhouette, dans un film consacré à la mort de Steve Jobs.

Milikones ouvre dans sa réserve ses valises de cassettes, qu'il peut faire tourner sur ses trois magnétoscopes encore valides. On pourrait transférer le meilleur des contenus sur des disques. On pourrait faire glisser tout ce fourbi sur des clés, sur des mémoires dures, sur SkyDrive, sur le Cloud. Pour qui ? Qui regardera mon petit patrimoine informatisé ?
Jean Milikones inspecte une boîte bourrées de DVD : des films qu'il a montés et que personne ne veut plus voir. Non, non, parce que l'important c'est de se filmer aujourd'hui avec son Smartphone, pas de revoir les scènes de l'été dernier. On n'a pas le temps de voir, puisqu'on se filme en continu. On n'a plus le temps lire les romans de la rentrée, puisque tout le monde écrit maintenant …
 
Milikones est ébranlé. Il vient de lire, le 8 septembre 2013, sur Slate.fr, un article de Keith Collins, intitulé L'Immortalité à portée de clavier, Comment laisser une trace numérique durable après sa mort. Comment livrer des vestiges de son passage sur la planète, voilà bien le problème d'un certain nombre d'humains. Martin Manley, sans enfant, et craignant qu'une fois disparu on n'ait plus, avant peu, aucune preuve de son existence, avant de s'employer lui-même à son élimination physique du globe, à l'âge de 60 ans, a pris la précaution de payer Yahoo pour que son site reste visible durant cinq ans et que les internautes aient la faculté de le recopier à volonté.

Les grands conquérants ont compté sur les livres d'histoire, sur les statues, les cénotaphes. Napoléon aux Invalides. Les présidents de la République ont tablé sur leurs constructions : le Centre Pompidou, la bibliothèque Mitterrand, le musée Chirac du quai Branly, comme Gilgamesh a fini par supporter son destin de mortel à l'idée que les murailles d'Uruk tiendraient après lui. Les écrivains mettent leur espérance dans les bibliothèques et les manuels des potaches ; les grands peintres dans les musées ; les ministres ou députés sur leur nom attaché à une loi ; quelques citoyens sur l'intitulé d'une rue dans leur ville ; les gens du commun sur une concession au cimetière de 99 ans maximum. Milikones sait qu'une école technique a enterré pour un siècle des documents informatiques et les lecteurs adaptés à leur compréhension. Milikones craint pour l'état des courroies, à l'exhumation. Certains s'en remettent à Facebook pour perpétuer la mémoire des disparus.

Yahoo aurait déjà fermé le site de Manley, qui sera peut-être restauré, mais dont des traces subsistent dans les copies faites par les internautes. Quoi qu'il en soit, l'électricité va venir à manquer un jour ou l'autre ou les codes seront perdus. Préoccupés de leur survie minimale, les derniers humains ne garderont aucun intérêt ou aucune capacité à faire mémoire des gens illustres en leur temps, même des plus récents.

Milikones, tout à ses craintes et déceptions, s'est trouvé brusquement, un matin de ce septembre 2013, devant la nouvelle de la mort de son voisin de couloir, Onésime. Un vieil homme énigmatique qui vivait seul et dont personne dans l'immeuble ne connaissait la famille. La femme de ménage a prévenu. Un neveu est arrivé de l'autre bout de la France. On s'est retrouvé à vingt personnes un matin, dans une petite salle, près du cimetière, autour du cercueil. Un violoniste attendait. Une petite fille, sortie d'on ne sait où, a lu une poésie avec la maîtrise d'une actrice confirmée. Le maître de cérémonie des Pompes a invité le neveu à prendre la parole. Le neveu venu du Sud a retracé la vie du tonton, autrefois restaurateur. Le violoniste a joué. Le maître de cérémonie a demandé à toute personne ayant une parole à dire de se manifester. Un cinquantenaire qui semblait connu du neveu a levé le doigt. "Avant de porter un humain en terre ou de livrer sa dépouille mortelle à l'incinération, on peut se demander ce qu'il restera de cette personne. Ceux qui croient au ciel ont leur consolation. Ceux qui n'y croient pas nous semblent marmoréens. Complètement en marge de ces convictions positives ou négatives, je sais d'expérience une chose, c'est que les nôtres, nos ascendants, nos amis, tous ceux qui ont tissé avec nous quelque chose durant la vie, survivent en nous. J'ai perdu mon père il y a dix ans ; ma mère est décédée il y a trois ans. Je vais bien sûr m'incliner sur leur tombe, mais il n'est pas de jour où je ne surprenne en moi le geste qui fut le leur, la réaction qui fut la leur. L'un de mes amis intimes est décédé d'un cancer il y a cinq ans. J'ai conservé dans mes fibres, dans mes neurones la trace de tout ce qui fut décisif dans nos rapports. Un legs vivace de ceux qui m'ont accompagné survit incontestablement en moi. J'en passerai le témoin, remanié à ma façon, à la génération suivante, même malgré moi, même sans le soupçonner. Cela est un indubitable constat."

L'homme s'est tu. Milikones s'est dit qu'il avait en lui quelques fibres de ses rapports avec Onésime, avec qui il avait plaisanté tant de fois dans l'ascenseur. Onésime était gai, il avait passé à Milikones, pendant douze ans, une attitude de son legs, une petite dose de capacité à l'humour, une distanciation ironique par rapport à l'absurdité violente du monde. Milikones s'est dit qu'il transmettrait inévitablement quelques onces de l'hoirie de cet Onésime, restaurateur joyeux. Cette conviction tient lieu pour lui d'affranchissement, de totale déprise de ses soucis de survie.

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