Henri Michaux prétend dans un poème des Fables des origines que Dieu s'ennuyait beaucoup. Pourquoi ? Il savait faire toutes choses. C'est pour cette raison qu'il se lança dans la création, pour voir un peu ce que donneraient des êtres qui sauraient faire peu de chose. Mais une fois que les pierres eurent roulé au fond des ravins, le spectacle fut achevé. De même pour l'eau : parvenue au plus bas, elle ne coulait plus. Quant aux arbres, ils n'ont d'autre idéal que de monter vers la lumière, une distraction bien monotone. Vint enfin la solution :
Alors Dieu détache un gros morceau de soi, le coud
dans une peau et le jette sur la terre. Et c'est l'homme.
Et l'homme bouleverse la terre, les pierres, l'eau et les arbres.
Dieu regarde. C'est bon voir quelqu'un faire quelque chose.
Parfois lui-même secoue la terre, jette une montagne contre une autre,
souffle sur la mer. Les hommes courent, se débattent.
Et Dieu regarde. C'est bon, voir quelqu'un faire quelque chose.
J'aime ma ville. On y promet dix ans de chantiers. Finir sa vie au milieu des travaux, ce n'est pas triste. Ceux qui en profiteront demain et qui sont en pleine activité sont ceux qui en souffrent le plus aujourd'hui. Les retraités qui seront au bout du rouleau, la cité une fois rénovée, ont la capacité d'organiser leur emploi du temps. Ils ne peuvent se plaindre que de leurs propres décisions d'engagements multiples, quand ils se trouvent devant une déviation. Il est réconfortant de vivre sur un territoire en pleine évolution.
A ce propos, un sujet intéressant pour le débat : si quelqu'un se fait bâtir une pyramide pour l'ensevelir à Gizeh, comme Khéops, Képhren ou Mykérinos (3e millénaire), ça fait de l'emploi. S'il lance le chantier de la Grande Muraille ou s'il se fait mouler une immense armée en terre cuite de 7 000 fantassins et cavaliers, pour l'accompagner dans son mausolée, comme Shi Huangdi (221-210 avant notre ère), à Lintong, près de Xi'an, ça fait de l'emploi. Les générations opératrices y ont-elles trouvé leur compte ? Les historiens ne sont pas tous rassurants. Mais à long terme, les villes peuvent se féliciter de lourdes dépenses … par exemple grâce à la bonne fortune du tourisme. Ces retours sur investissement vous paraissent-ils un peu tardifs ? C'est que vous n'êtes pas des staliniens ou des maoïstes purs et durs : pour ceux-là la génération actuelle devait se sacrifier, jusqu'à tolérer provisoirement goulag et laogai, mais sur l'horizon de lendemains qui chantent. Pour notre deuxième ligne de métro, qui va donner des emplois, il ne faudra pas attendre autant de siècles, pour bénéficier des capitaux engagés.