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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

FABRIQUÉ DANS L'ATELIER DU MONDE

Publié le 3 Octobre 2013 par Lesnen PetitsBois

Ernesto (voir le récit daté du 29 décembre 2012) a la chance d'habiter entre deux centres commerciaux qui lui permettent des dépannages immédiats. Chacun d'eux approvisionne un rayon de première nécessité pour la batterie de cuisine, l'outillage et le bricolage.

Un jour l'homme manque tellement de force qu'il n'arrive plus à déboucher une bouteille. Son tire-bouchon à levier métallique, la bonne trentaine, a fini par rendre sa vrille. Depuis quelques mois, le vieil homme, qui tient toujours à dégoupiller des fillettes des bords de Loire, se satisfait d'un tire-bouchon des années cinquante, réduit à sa plus simple expression : manche en bois tenant bien en main et queue de cochon ni trop grosse à désagréger le liège, ni trop fine à rester inefficace dans une matière tendre et grenue. A l'heure du repas, ce n'est pas le moment de faire les magasins spécialisés, de décider entre un bilame ou un outil électrique. Le Market de proximité offre le manquant : un seul modèle, un limonadier à un prix imbattable, moins de dix euros.

Ernesto a la curiosité, en attendant l'ascenceur, d'ouvrir la petite lame qui lui permettra de découper la capsule des bouteilles. Le fil mesure presque un millimètrre d'épaisseur. Enfin, on va l'affûter plus tard. Pour l'instant, l'amateur de cheverny s'attaque au bouchon réfractaire et réussit à l'extraire sans difficulté avec son acquisition à un seul cran d'appui. Ernesto, entre l'entrée et le plat principal inspecte son outil de plus près. Déjà, après un seul usage, le pivot branle dans le manche. Quant à l'aiguisage qui suit le repas, il révèle que la lame n'a aucunement la qualité de l'acier trempé pour la fonction. Ernesto pense en soupirant au nec plus ultra du couteau de sommelier à deux crans, d'excellente facture, offert par un vigneron, qu'il admirait trois jours auparavant chez un beau-frère.

Je perds la tête, se plaint Ernesto, dans l'après-midi. Il ne retrouve plus, pour un bricolage électrique urgent, son excellente petite pince des années soixante. Il se précipite dans l'autre centre commercial et trouve son affaire. De plus, l'outil comporte des manches isolés et fait même au centre office de pince coupante. Inspection des petites lames : ébréchées dès la mise en vente, elles sont là pour le décor. Quelques jours plus tard, les offres spéciales de la rentrée, examinées par pure curiosité dans l'une des plus grandes surfaces de la périphérie de la ville, étalent aux yeux d'Ernesto des boîtes d'outillage de la même fonderie. Elles ont dû arriver d'Asie par containers remplis jusqu'au bord.

Pourquoi cette précipitation sur la mauvaise qualité ? A cause du prix. Le client exige aujourd'hui tout pour presque rien. Il ne donne rien. Il ne reçoit rien non plus.

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