L'art des graffeurs qui opèrent à visage découvert sur des surfaces dédiées à leur activité ne peut être confondu avec la pratique clandestine des tagueurs. Il ne s'agit ici que de ces derniers.
Il avait le visage voilé, n'en laissant pas plus apparaître qu'une musulmane portant le niqâb, mais tout dans son comportement montrait qu'il ne s'agissait pas d'un jeune homme issu de l'immigration. Il s'est avancé en plein midi avec sa bombe aérosol vers la partie aérienne de l'aérateur des garages. Il y a déposé sa signature qui ne manque pas d'élégance. Chacune des lettres est lisible, mais le terme ne renvoie à rien de connu.
Un autre a écrit sur un mur : "Keeping myself alive." L'auteur d'un enfant joliment dessiné sur une surface de parpaings a titré en cursives rouges : "Ce n'est que de la peinture." Un suivant a surtitré en lettres bleues : "Ce n'est que du vandalisme." Plus tard, on n'a fait que prêter aux riches en couvrant là plusieurs mètres carrés. Entre le rez-de-chaussée et le premier étage d'un petit immeuble qui a déjà été pris pour cible et dont certaines inscriptions ont été à demi effacées, celui-ci a cru bon de noter en énormes majuscules noires : "Rien n'est impossible." On lit encore : " Ne travaillez jamai (sic) ", "Kuni is good !!" "A tester !!" Helene tu me manque (sic) trop ! Aurore aussi !!!" A l'espace Kronen, on pouvait lire : " L'âme des pirates jamais ne mourra." Ce lieu a servi de support à de véritables graffs d'artistes, mais ces oeuvres elle-mêmes ont été taguées.
Le rideau de fer du magasin Colombier Optique a porté longtemps diverses signatures qui n'avaient pas été demandées, puis des artistes ont proposé de les reprendre en majuscules noires ou rouges. Cette transformation a donné lieu à un mini-vernissage. Depuis cet écran a été respecté.
A côté des expressions claires d'une pensée, qui peut être parfois politiquement très située, abondent les signatures illisibles pour le non initié et surabondent celles qui manquent totalement d'élégance. Souvent, plus elles sont laides, plus elles s'étalent.
Pour dénommer le tagueur qui agit en tapinois et tient juste à marquer son passage en salissant sans bravoure les murs des autres, on aurait envie d'employer un néologisme tiré du grec : le coprophore trimballe l'excrément, il en souille le territoire. Le mot anglais shitsower, qui ne figure probablement dans aucun dictionnaire, pourrait également le désigner et n'a même pas besoin d'être traduit. Ces appellations ne visent aucunement à offenser. En effet, tous nous avons commencé par ne pas être propres. Il nous a fallu plus ou moins d'éducation et de temps pour y parvenir. La pièce de théâtre de Romeo Castellucci, Sul concetto di volto nel Figlio di Dio, jouée en novembre 2011 au TNB, nous a montré, à l'autre bout de la vie, un vieil homme usé en train de perdre toute sa substance, sous le tableau du Salvator mundi, peint par Antonello da Massina, entre 1465 et 1475. Il est assisté par un fils compatissant qui ne s'énerve jamais contre son vieux et si respectable patient, mais parfois - si peu - contre la condition, l'étonnante déchéance, cette vidange, cette purge radicale.
Enfin, dans la plupart des familles et des institutions ad hoc, on a trouvé des solutions pour empêcher la phase d'inititiation à la propreté et celle où l'on n'arrive plus à discipliner ses sphincters, d'être trop dommageable pour l'entourage.