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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

ARGOS, LE CHIEN D'ULYSSE

Publié le 17 Janvier 2013 par Lesnen PetitsBois

Les Cyniques, opposés à tout conformisme, nous donnent toujours à réfléchir. Les philosophes Antisthène et Diogène (Ve et IVe s. avant notre ère), "effrontés et sans principe", affichaient une telle indépendance intellectuelle et morale qu'ils méritaient d'être désignés par ce vocable qui indique ce qui caractérise le chien.

S'il y a un problème urbain insoluble, c'est bien celui du traitement de la marginalité. C'est un thème récurrent dont le vieil Ernesto est témoin sous sa fenêtre depuis plusieurs dizaines d'années. Des maires interdisent parfois la quête sur la voie publique. Tant qu'aucun délit ne les relègue à l'ombre, des S.D.F. s'installent en ville par petits groupes, la boutanche à portée des lèvres, avec des chiens autrefois en liberté et qui doivent - en principe - être tenus en laisse. Ils occupent parfois largement la chaussée dans des passages fréquentés. Il arrive qu'ils prennent de haut les policiers qui contrôlent de temps à autre leur identité. Il n'y a de problème avec les clébards que s'ils mordent quelqu'un, mais leur bêtes qui viennent de la SPA ont souvent reçu une excellente éducation. Ils ne deviennent dangereux que si leurs maîtres les excitent sous l'influence de l'alcool.

En France, l'animal familier est devenu aussi sacré que la vache en Inde, où elle l'est d'ailleurs un peu moins en raison de la circulation motorisée. Chez nous les risques courus par les enfants passent parfois au second plan derrière la dévotion aux animaux. Il faut reconnaître que la situation semble moins tendue depuis quelques années ... ou bien on a fini par s'y habituer.

Un certain printemps, sous les yeux d'Ernesto, cela fait déjà bien des années, autour de la rambarde de l'escalier de secours d'un garage souterrain, deux filles, six garçons et leur meute de quatorze cabots se sont installés vers seize heures sur un carré de gazon au milieu de la place. Ils revenaient certainement de la soupe populaire distribuée dans un foyer spécialisé. On buvait et on fumait. Les bêtes faisaient des virevoltes et aboyaient de temps à autre. Une fille, un bock de bière à la main, leur faisait des semonces et ils se calmaient. Puis elle s'est mise à épouiller un barbu. Les gars se soulageaient périodiquement sur les parterres, tandis que les filles semblaient descendre dans l'escalier pour le faire. Bribes de conversation. Parfois fusait une exclamation. La fille qui paraissait dominante dans le groupe se livrait à une opération bizarre avec un sac en plastique, dont elle sortait finalement une fiole qu'elle passait aux garçons. Pendant un moment humains et bêtes, couchés, ont semblé dormir. Soudain les chiens se relevaient et jouaient entre eux en frétillant de la queue. Il arrivait que les jeunes gens, restés allongés, disparaissent dans la meute remuante des chiens. La fille alpha a teinté en rouge très vif toute la chevelure d'un garçon qui, vêtu de noir, faisait songer à un beau diable. Elle a aussi gratifié un mâtin blanc et noir d'une grosse raie rouge entre les yeux jusqu'au bout du museau. L'élégant démon gesticulait souvent devant ses compères, une bière à la main. Une dame âgée de l'immeuble d'Ernesto s'est risquée à traverser la place en longeant le groupe en compagnie de son caniche. Ernesto s'est réjoui pour les jeunes et pour la dame en constatant que le passage de cette dernière s'était déroulé sans le moindre incident. Après dix-neuf heures, la petite troupe s'est ébranlée lentement vers son squat.

Ernesto s'est alors souvenu d'un détail du retour d'Ulysse en guenilles à Ithaque. Il n'y eut qu'Argos, le chien qu'il avait élevé avant de partir pour Ilion, qui fut capable d'identifier spontanément son maître. Il n'y a plus que le chien pour reconnaître aujourd'hui le sans-logis. Le marginal avec son clebs n'est-il pas un peu le cynique contemporain ? Il résiste à cette société comme elle va. Il nous rappelle de manière lancinante la misère d'une espèce qui n'arrive pas à conduire tous les siens vers une sociabilité convenable. La leçon de ce vagabondage triste est intense. Elle remémore, au coeur même de nos villes, la contradiction et le mystère indéchiffrable du développement humain. Chienne de vie !

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