Je fréquente assidûment différentes manifestations d'art contemporain dans ma ville et même ailleurs, avec la certitude qu'il se passe là quelque chose d'essentiel pour notre époque. J'ai souvent été émerveillé par les trouvailles des artistes, par l'idée inattendue mise en spectacle et en scène dans des performances, par l'intégration du public, non seulement dans l'appréhension de l'œuvre, mais aussi dans sa réalisation. J'ai découvert des montages audiovisuels astucieux, longuement ouvragés. Il m'est arrivé de chercher à lire de l'écriture en blanc sur fond blanc, j'ai vu des photos qui me semblaient assez banales au premier regard, mais le texte des tracts d'accompagnement ou les discours du guide ne manquaient pas de susciter mon intérêt pour le chemin de l'artiste.
J'ai pris part un jour à une performance auditive, précédée d'une distribution de boules quies au cours de laquelle j'ai eu un instant l'impression d'avoir été pris en otage pour être torturé aux décibels, avant d'entendre, après des textes poétiques quasi inaudibles, quelques borborygmes où dominaient les mots "merde" et "emmerdements". Des universitaires étaient présents, semblant appuyer l'action. Je soutiens ce type de recherche, même avec ses extrêmes.
Des artistes individuels ou des groupes d'artistes agissent parfois sous l'emprise de poussées prophétiques. Des créateurs, dans le champ de leur art, semblent accuser, au sens du trait grossi et au sens judiciaire, quelque travers de la société ou tentent de réveiller celle-ci, par des coups de poing salutaires, de son habitude "rétinienne" face aux œuvres. Ces "manifestations" semblent tenir à la fois de la recherche et de l'engagement. Le surréalisme affectionnait les coups de pied dans la fourmilière. On n'a pas fini de gloser sur les ready-made de Duchamp. Il a installé dans des expositions des objets ordinaires qu'il s'est contenté de signer : une pelle à neige, un urinoir renversé devenu fontaine, une roue de bicyclette posée fourche en bas sur un tabouret, un égouttoir à bouteilles ...
Comment regarder l'œuvre, lorsqu'un artiste expose un os dans un sac en plastique, quand un autre a collé une boîte d'allumettes sur un morceau de toile de jute et qu'il a accroché le "tableau" au mur d'un salon d'art moderne ? Lorsqu'un troisième sort d'une poubelle trois jouets cassés, les dispose sur une planche et intitule le tout Sculpture 5 ? Lorsque Joseph Beuys aligne sur un plancher un siège et divers débris qui semblent provenir d'une démolition et nomme cet assemblage Dernier espace ? Le regardant est bousculé et contraint, sinon de trouver un sens, de réagir, voire même de réprimer une réaction spontanée et incongrue, comme celle d'utiliser l'urinoir de Duchamp. Mais ce viol de la chose exposée a été accompli et défendu au tribunal comme une intervention d'ordre artistique !
A mes yeux, ces opérations relèvent du happening prophétique et du cri. Exposer ces objets ou ces compositions dans une galerie d'art ou lors d'une biennale est provocateur, comme serait provocatrice, mais éventuellement très évangélique, l'occupation de l'autel d'une cathédrale par un groupe de prostituées, pendant la grand-messe. Qu'un artiste capable de brosser un tableau digne de figurer dans un salon international s'exprime ainsi n'est pas innocent. Il manifeste. Je trouve dans un livre d'art la reproduction d'un panneau noir sur lequel le peintre Ben a écrit à la main en blanc : "Je suis noir et beau". L'ouvrage s'intitule Ben, Sans titre, 1959. Pour moi, le peintre ne traduit pas au moyen de son art le racisme qu'il veut dénoncer. Il fait passer un message ultra-clair. Son panneau est un cri, dont je saisis l'urgence et auquel je consens pour des raisons philosophiques et sociales, mais qui n'appartient pas au champ esthétique. Cette protestation affichée dans une galerie ou dans un musée parmi des tableaux risque d'avoir plus d'effet sur les esprits que le même message tagué par un gamin sur les murs de Rennes. Qu'un artiste l'ait pris en compte à un moment donné de son parcours n'est pas indifférent, tout comme il est loin d'être secondaire que Coluche ait créé des restaurants pour les nécessiteux. Mais un Restaurant du cœur n'est pas une œuvre de fantaisiste en tant que tel. C'est l'institution de quelqu'un qui, ayant de la notoriété parce qu'il est un fantaisiste à succès, vient exercer une suppléance - à la façon de l'abbé Pierre - dans une société qui ne parvient pas à organiser le travail, ni à distribuer équitablement les biens qu'elle produit.
Bref, à un certain stade de son évolution créatrice, un artiste a profité du sanctuaire qu'est, pour beaucoup de visiteurs, une galerie, pour y afficher, quelle qu'en soit la manière, un message significatif de son parcours. La vérité de sa vie ou de son ouvrage l'exigeait. Il s'est appuyé sur sa notoriété antécédente, sur son pouvoir d'artiste patenté - à la façon des personnalités sollicitées de signer des pétitions - pour produire cet esclandre aux yeux des amateurs de peinture ou de sculpture. Bravo l'artiste !
Si le créateur s'en tenait là désormais, il ne vivrait pas longtemps de ce type de production, ni au sens financier ni surtout au sens de sa quête artistique. Aucun conseil municipal n'aurait envie de suspendre au clou d'une grande salle de la mairie un panneau de ce type. Aucun marchand ne spécialiserait sa galerie dans des sculptures du même acabit. Aucun acheteur n'installerait de telles pièces dans son séjour. Aucun conservateur ne les offrirait dans son musée à l'admiration du public, sinon, exceptionnellement, comme les traces d'une étape dans une activité productrice d'œuvres incontestables. C'est ainsi que le Centre Pompidou garde comme une sculpture un tas de charbon, qui est l'"œuvre" d'un grand nom.
Le chemin de l'artiste n'est pas aseptisé, il traverse les ruelles de nos laideurs, les marais de nos miasmes et les places de nos fêtes. L'itinéraire de l'individu artiste s'accomplit dans une société en évolution, qui poursuit elle-même sa propre transhumance. Des créateurs montrent parfois au cours de leur trajet des esquisses au destin éphémère, qui appellent au sursaut les témoins de leur quête passionnée. C'est en prophètes qu'ils se comportent. Ainsi Jérémie cassait une cruche en public pour annoncer que la colère de Dieu allait briser un peuple infidèle et Ezéchiel, pour secouer ses concitoyens, mimait leur départ en exil en perçant un mur devant eux et en le traversant avec son balluchon. Parfois prophètes, encore artistes dans certaines de leurs performances et installations nos artistes ?