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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

UN PARMI D'AUTRES

Publié le 11 Octobre 2015 par Lesnen PetitsBois

Sans la philosophie des professionnels, le fondamentalisme déboucherait sur de simples rapports de forces physiques. Mais l'exploration spécialisée s'achève dans l'exposé d'une contradiction radicale : certains affirment que notre réel vécu appelle une transcendance ; d'autres la refusent. L'exploration sert finalement à conduire les esprits vers l'aveu d'une ignorance radicale sur l'essentiel de l'aventure humaine. Chacun se livre ensuite à ses postulats, s'abandonne à ses croyances, si tel est son destin, mais en étant averti de l'existence d'un débat aiguisé, constant et aux résultats opposés.

Je me suis exprimé sur ce blog les 19 et 25 novembre 2013 sur un philosophe et conteur fascinant qui avait suscité mon empathie, malgré des réserves. Je ne retire aucune ligne de celles que j'ai écrites aux deux dates indiquées. Je viens d'écouter en différé sur France Culture la totalité de ses interventions de l'année 2014-2015 qui concluent son cycle de Contre-histoire de la philosophie. Je ressens chez lui comme un durcissement des positions et en même temps je constate une inflammation dans la média-sphère à son sujet.

Avant une réaction sur les ultimes prestations de ce cycle, je tiens à remarquer combien m'impressionnent les capacités de certaines personnes humaines : elles semblent avoir lu, compris et confronté entres eux, en quelques années, une quantité d'ouvrages qu'il me faudrait plusieurs vies pour parcourir. Sans compter une production foisonnante de livres (dans ce cas, environ 80 titres), trouvant des éditeurs. Certes nous semblons bien faire partie de la même humanité, mais voici pour moi une nouvelle occasion de reconnaître qu'en matière de capacités intellectuelles, nous sommes loin d'être logés à la même enseigne. Mes réactions seront donc un peu primaires. Je tiens cependant à souligner de nouveau que la seule spécialité dans laquelle j'ai acquis une compétence professionnelle ne me semble pas avoir été suffisamment explorée par le philosophe de l'Université Populaire de Caen. Ses références, d'après les discours écoutés, renvoient plus au XIXe siècle et au premier quart du XXe siècle qu'aux travaux universitaires développés depuis, autant en matière d'histoire du Ier siècle de notre ère qu'en matière de réflexion sur la démythologisation. Bien que je sois fort éloigné maintenant de la pensée de Paul de Tarse, il me semble que l'exégète averti peut toujours défendre qu'il a été l'un des génies fondateurs de l'Occident, comme il est possible de tenir pour recevable l'existence historique de Jésus de Nazareth.

Pour la période considérée du XXe siècle, je remarque que le structuralisme nous a fourni des méthodes d'analyse remarquables, comme le marxisme, comme le freudisme. En durcissant les positions des autres, voire en les élevant et en les solidifiant au niveau de représentations philosophiques de toute l'existence, on s'en fait plus facilement des cibles. J'ai assisté moi-même dans mon domaine, celui de l'exégèse biblique, à des enthousiasmes étonnants, qui faisaient sourire l'intellectuel moyen d'origine paysanne : durant les années 70, tel théologien ne jurait que par Mao en prétendant que "ce serait long mais qu'il fallait patienter pour assister à la naissance d'un monde nouveau" ; tel bibliste prêt à publier un Evangile selon Marc, élaboré selon la méthode historico-critique durant toute sa vie active, passait avec armes et bagages à l'analyse structurale des textes, comme un converti saisi par la grâce « près du second pilier » de Notre-Dame ; on a vu fleurir des lectures psychanalytiques des textes évangéliques, même de la part d'analystes fort connus, qui faisaient doucement sourire. Par contre, dans chaque mouvement de pensée émergent, il y avait toujours quelque chose à entendre et quelque profit nouveau à tirer pour la vie des hommes : la grille marxiste a pu m'être fort utile pour comprendre la société juive du premier siècle ; l'analyse structurale des récits, appliquée en même temps que d'autres méthodes de lecture a montré des aspects des textes inaperçus jusque-là ; Denis Vasse a produit des lectures de la Bible remarquables à partir de la psychanalyse et la mise en œuvre de la dimension du désir dans un groupe de recherche a éclairé beaucoup de lecteurs pour leur vie. Impossible de réduire Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes ou Alain Badiou à ce que j'ai entendu. Barthes était beaucoup trop subtil pour cela, même si j'ai vu en 1969, lors d'un Congrès à Chantilly, l'excellent Paul Ricoeur railler quelque peu Barthes défendant à la tribune le fuite indéfinie des signes. Comme je l'ai écrit ici (le 19 février 2014)), Alain Badiou a formulé sur l'amour des pages remarquables sur la différence. (L'amour consiste à vivre l'expérience du monde à partir de la différence et non à partir de l'identité. C'est "une vie qui se fait, non plus du point de vue de l'Un, mais du point de vue du Deux." Badiou se bat à juste titre contre la fusion, la réduction à l'Un dans l'amour.)

Certes, toute méthode nouvelle galvanise des disciples qui limitent leur vision à celle de leur précepteur, alors que les professeurs expérimentés demeurent circonspects devant l'emballement pour une nouvelle mode. Pour avoir assisté en session à quelques séances de mise à jour où prospérait un charabia conférant un pouvoir à l'initiateur - et sans doute pour y avoir cédé moi aussi - je sais combien il faut ramener les choses à de justes proportions et ne jamais oublier de rire de soi-même.

D'autre part, il peut être salubre de confronter la vie des gens et les expressions théoriques de leur pensée, mais tout procureur prend conscience au tribunal qu'il y joue un rôle. Chacun expérimente la différence entre les projets surgis dans les rêves et les réalisations de la volonté voulue. Certes, il peut être louable de remettre sur le devant de la scène des penseurs qui sembleraient avoir été rejetés dans l'ombre. Pourtant ni Jankélévitch, ni Bourdieu ne semblent avoir été à ce point oubliés. Même dans ma province, j'ai eu le plaisir d'entendre Misrahi présenter sa conception du bonheur au cours d'un Forum du journal Libération. Des amis m'avaient parlé bien des fois de l'intérêt de lire Hadot.

Pour conclure, je pense toujours que notre philosophe dissident donne beaucoup à réfléchir, mais qu'il reste un philosophe parmi les autres. Nous avons assisté à l'apparition de tant de gourous et à leur effacement depuis les années soixante. Celui-ci s'appuie forcément sur des postulats, comme les autres. Il critique le système dont il ne peut se passer. Un seul exemple : il s'en prend à Wikipedia, donc à ce que le Net a permis, mais en même temps, il justifie qu'il puisse twitter, parce que cela permet une pensée par aphorismes, dont existe une grande tradition partout et spécialement en France. Pour twitter, il faut admettre que l'on se soumet à une évolution technique inéluctable. Quand on se rend très présent dans l'édition actuelle et, dit-on, chaque semaine, dans les médias, dont France Culture aussi fait partie, cela veut dire que l'on participe au monde global et qu'il est impossible de tenir une position de puriste. On peu être proudhonien et libertaire, préférer la Commune au jacobinisme de la Révolution, avoir du goût pour le phalanstère et même le monastère - et je dois dire que cela me plaît assez - mais en reconnaissant que ces communautés provisoires ne peuvent tenir qu'en restant liées à l'évolution globale du monde, dont le mystère continue de nous échapper.

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