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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

LES PASSES DE LA MULETA FONT OUBLIER L'ÉPÉE DU MATADOR

Publié le 21 Juillet 2015 par Lesnen PetitsBois

Après les Croix de bois de Roland Dorgelès (1919) et les Silences du colonel Brambel d'André Maurois(1918), impossible d'éviter, de ce dernier, les Discours du docteur O'Grady (1922). Les Nouveaux Discours (1947) font penser aux incessants débats et querelles autour de la psychiatrie et de la psychanalyse, dans laquelle ma génération a macéré à partir des années 50 jusqu'à la fin des années 70.

La troisième guerre mondiale

Touchant l'hypothèse de la prochaine guerre mondiale, qu'il ne voyait qu'atomique, le docteur O'Grady s'est égaré. L'humanité est-elle capable d'éviter une telle déflagration ? L'Iran et tant d'autres disposeront un jour du moyen conçu pour la dissuasion, en dépit des accords actuels, s'il paraît encore salutaire à un Etat au fort atavisme de puissance. Des fous suicidaires pourraient-ils s'emparer de quoi faire sauter la planète ? On se le demande avec effroi. Mais l'armement de destruction massive peut tellement s'enrichir que les plus bilieux imaginent une invention pire que le hors-d'oeuvre d'Hiroshima. La Nature, si chère à tous et plus encore à quelques-uns, possède une resserre volcanique capable d'un bel hiver nucléaire, sans compter l'effet des cailloux en provenance de la stratosphère. En tout cas, O'Grady n'a pas prévu la troisième guerre mondiale actuellement en cours à l'intérieur de nos sociétés, sous une forme effarante.

Face à tout empire établi, dans notre espèce, s'éveille inéluctablement quelque part une ardeur combative pour le détruire et s'y substituer. Il suffit de survoler depuis Sumer nos quelques millénaires d'histoire pour s'en convaincre. On a surpris bien des fois cette énergie brute en train de sourdre de groupes humains obscurs, voire négligés. Leurs ascendants ont pu être humiliés, écartés, relégués au désert réel ou symbolique. Mais la vitalité de leur "clan" s'est durcie au soleil. Ils ont surgi, prêts à sacrifier leur vie individuelle pour établir la puissance d'un collectif. Dans l'exercice de leur conquête, ils ont révélé des manières plutôt frustes. Ils n'ont pas craint de raser les constructions les plus raffinées, de passer au fil de l'épée femmes et enfants, de brûler les plus belles conquêtes culturelles des précédents. Sur les tisons d'œuvres exquises, dont les archéologues extraient avec passion les vestiges vénérés dans les musées, ils ont édifié grossièrement les installations de leurs besoins primaires. Sans comparaison de terme à terme, car l'histoire ne se répète pas, n'assistons-nous pas à la réalisation, avec les moyens du jour et à une échelle inconnue, d'un chapitre décisif de la subversion d'un ordre en voie de blettissement ?

L'illusion sur les causes

Dans la panoplie des nouveaux conquérants, l'épée de la victoire, toujours la plus performante, celle dont l'adversaire à déloger n'ose se servir. O'Grady est convaincu que la victoire revient toujours à celui qui dispose du matériel le plus moderne. Mais dès le départ de la réflexion, il importe de remarquer que les passes de la muleta font oublier au solide taureau occidental, un peu trop gras, attiré dans l'arène, l'arme complexe décrite plus bas par le détail. L'étoffe écarlate provoque et fascine tant la bête qu'elle détourne son attention. La muleta, c'est l'idéologie, c'est éventuellement un code religieux simplifié, c'est la bannière qui flotte au khamsin. Aux yeux de beaucoup, elle paraît être le motif radical de la première percée. Pourtant, l'histoire des croisades nous apprend que leur cause profonde ne fut pas la délivrance du tombeau du Christ. La raison centrale de la troisième guerre mondiale n'est évidemment pas d'installer la charia sur le globe. Il faut être obnubilé par la muleta pour le penser et négliger l'épée du torero qui doit assurer l'estocade. Plusieurs le relèvent, c'est une méprise de croire que nous vivons un choc de civilisations opposées à la Samuel Huntington (1996). Le motif indubitable des hostilités, c'est celui de la struggle for life, celui du fonctionnement courant de la vie depuis le néolithique, depuis que les hommes s'organisent en regroupements de plus en plus élaborés pour vivre. Une guerre intestine mine notre espèce qui n'arrive pas à s'en délivrer, malgré les efforts des sujets dits de bonne volonté. Une lutte qui a atteint sous Hitler et Staline les sommets de l'horreur se globalise. Elle s'infiltre jusqu'à se rendre efficace dans le village le plus reculé, le plus paisible de France, celui qui peut attirer des touristes et retenir une petite entreprise prospère et exportatrice qui ne se méfie de rien.

Nous entendons parler de notre société occidentale, qui a atteint un enviable niveau de vie, comme si elle était normale, naturelle en quelque sorte, dans son bon droit face aux désirants et comme si elle avait été touchée par un cancer insidieux, le terrorisme. Langage inapproprié. La méthode que les nouveaux prétendants à l'empire mettent en œuvre est celle de leur époque, aussi scandaleuse que celle de l'efficace archerie anglaise à la bataille d'Azincourt contre une cavalerie française attardée aux idéaux chevaleresques. Et qui ne se souvient des panzers dont les servants contournaient en se gaussant la ligne Maginot ?

L'arme des nouveaux conquérants

Le challengeur dispose de l'arsenal le plus performant du moment et s'en sert sans état d'âme. Tout le monde pense d'abord, premier élément, aux armes traditionnelles de guerre dont la kalachnikov est le fleuron et aux pétards de toutes sortes disponibles partout sur le marché ou faciles à dérober derrière des barbelés mal surveillés. Certes ces armes basiques sont indispensables pour éliminer l'adversaire. Mais le deuxième élément consiste dans la détermination du champ de bataille. Il faut en convenir, l'armée du rival a commencé à occuper une surface non négligeable, car l'occupation effective d'un territoire reste essentielle pour tout créateur d'empire. Mais les compagnies qui sortent du désert ne se contentent pas de s'installer en plaine sur des lignes, face au bois de la cote 154, qu'il va falloir enlever à l'aube, dans une ville désertée par les citoyens et conquise au cours de sanglants combats de rues, mais elles se dissimulent aussi dans la population de l'adversaire désigné. L'intervention par surprise, vieille comme la guerre, puisque nous voyons Gédéon l'utiliser dès les temps bibliques, vient de se mondialiser. N'importe où sur le globe, non plus face à un ennemi posté dans ses tranchées, mais au cœur de la société civile, les nouveaux compétiteurs frappent. Ils commettent des attentats imprévisibles au cœur des marchés, des rues, des bars, des trains, des lieux de loisirs et de culte. Ils s'en prennent aux centres névralgiques de la vie d'une nation moderne, comme les dépôts de produits classés Seveso, les usines de raffinement, les barrages, les centres de distribution électrique. Un jour ils viseront les installations atomiques. Le compétiteur frappe à l'heure de son choix et crée une insécurité généralisée. Vieille comme les groupes humains organisés aussi est l'émergence, face à un régime établi en un lieu déterminé, d'opposants surgissant de l'ombre et assassinant de manière inattendue. Il en fut ainsi des zélotes en Palestine au temps de l'Empire romain et au XXe siècle de la bande à Baader (Fraction armée rouge) en Allemagne, des Brigades Rouges en Italie, d'Action directe en France. Mais dans notre cas, il ne s'agit plus de s'en prendre à un Etat déterminé, mais à un régime mondial installé et à son mode de vie dominant. Le troisième élément tient dans le fait que l'agression est réalisée par des combattants indifférents à la mort, face à un monde développé occupé à ses jouissances et crispé - droits de l'homme - sur la valeur de la vie individuelle. L'idéal du sacrifice de la vie pour la cause est ici fondamental. Quel jeune de notre société irait aujourd'hui donner sa vie pour le bel idéal des droits de l'homme ? En face, il y a pléthore de kamikazes, programmés pour se faire exploser avec la charge dissimulée dans une ceinture ou dans une voiture banale. Enfin, quatrième élément, à cette audace se joint l'emploi de l'efficace système de propagande mis à la disposition de tous par l'ennemi occidental lui-même. Internet permet un recrutement international de combattants. Potentiellement le nouvel Etat, qui occupe déjà un terrain regorgeant de richesses et de potentialités financières, conquis parfois avec une poignée d'hommes contre des milliers de fuyards abandonnant leur armement sophistiqué sur place et crée de nouvelles têtes de pont notamment en Afrique, recrute partout dans le monde et attire comme au désert une foule de combattants en désir de réussite et de revanche. La hargne contre l'establishment, accusé de ne pas leur donner leur chance, pousse même des opérateurs très qualifiés dans les bras des conquérants. Le recrutement que permet le web facilite toutes les infiltrations dans n'importe quel organisme de l'adversaire diabolisé et la formation secrète du combattant qui frappera à son heure, en étonnant son voisinage. L'empire établi est pénétré dans ses réseaux les plus ingénieux par des mercenaires ravis de s'engager sur un nouveau terrain de jeu.

Encore une fois, la religion n'est ici que bannière. Il n'y a qu'une morale à l'œuvre dans une telle poussée. Celle qui présidait chez la plupart des conquérants de l'Amérique précolombienne en quête d'or pour leurs souverains ou pendant les guerres de l'Opium et à l'irrémédiable saccage du palais d'Eté près de Pékin en 1860 par les troupes franco-anglaises. La morale de l'efficacité, malgré la protestation de certains personnages admirables (Bartolomé de las Casas par exemple, défenseur des Amérindiens contre les colons espagnols au moment même de la Conquête). Le trafic des richesses acquises et de la drogue selon les méthodes les plus maffieuses, la corruption par l'argent, la torture, la menace de mort pour toute idée différente, la décapitation mise en scène de la façon la plus ignoble et diffusée dans le monde entier par Internet n'ont rien à voir avec la crainte de Dieu. Dieu est ici réduit, caricaturé et projeté en quelques traits simplistes et sans épaisseur sur le bouclier. A l'exclusion de tous les autres symboles des autres religions théâtralement pulvérisés à la face du monde.

Quelle chance de réussite ?

L'empire établi reste sur la défensive et ne peut disposer un policier à chaque coin de rue, fouiller tous les bagages, suivre tous les jours tous les suspects, surveiller tous ses écrans en temps réel, tenir à l'œil tout travailleur engagé chez un sous-traitant et ayant ses entrées dans un site sensible. D'ailleurs ses lois défendent la personnne contre les investigations trop poussées et les politiques de l'opposition critiquent durement toute volonté gouvernementale de surveiller le citoyen. C'est ce que ne manquaient pas de faire les gouvernants d'aujourd'hui quand ils étaient eux-mêmes dans l'opposition. Ici, des candidats probables, poursuivis par le houraillis des micros et caméras, s'occupent en permanence de leur accession à la tâche suprême, tandis que les départs de feu se multiplient. Shakespeare trouverait dans la peopolisation généralisée du personnel politique de beaux sujets de tragédie aujourd'hui.

Cette tentative de remplacement de la souveraineté ébranlée au moyen d'une tactique nouvelle aboutira-t-elle ? Et serait-ce sous l'oriflamme actuellement déployé ? Imprévisible. Notre vieux monde dispose de répliques ingénieuses pour se cuirasser, mais l'une de ses faiblesses est patente : il accorde trop d'importance au prix de la vie personnelle et au droit de chacun de "profiter" du confort âprement gagné, tandis que ses challengeurs ne pensent qu'à la réussite collective de leur entreprise. Mais nos savants professeurs nous enseignent aussi que les conquérants ont à se défendre des tendances factieuses internes à leur propre élan et que l'Empire romain suffirait à notre instruction sur ce thème. Les compétiteurs aussi sont affrontés à leurs rivalités internes. Et s'ils ont mis pour l'instant la main sur des sources de financement considérables, pourront-ils longtemps les garder ? Pourront-ils toujours se dissimuler dans des repaires impénétrables ?

Au cours de notre histoire, qui progresse plutôt en vrille qu'elle ne se répète dans un éternel retour, de nombreuses ébullitions ont été refroidies à temps. Et déjà les accords qui viennent d'être signés entre les héritiers du lointain Cyrus et les puissances de l'Occident redistribuent les cartes sur les lieux d'essor du Nouvel Empire. L'ancienne Perse va relever la tête et faire bouger les alliances, avec toute sa force économique retrouvée, au terme d'un embargo stérilisant. Le nouvel aigle en train d'élargir son nid va se faire voler dans les plumes par Téhéran d'une façon plus soutenue. Tout le Moyen-Orient peut désormais retailler les pièces d'un puzzle où l'empire généralement qualifié d'islamiste et de terroriste et qui se dénomme lui-même khalifat, en dissimulant, sans doute en partie à son propre insu, la vérité profonde de son élan, peut être anéanti territorialement. Il n'en reste pas moins que cette entreprise totalitaire, encore jamais réalisée dans l'histoire, s'internationalise en empruntant de manière évidente toutes les armes de destruction, mais surtout de propagande et de diffusion, mises à sa disposition partout dans le monde comme jamais cela n'avait eu lieu. Si le terrain conquis peut être abandonné sous les coups d'une coalition de résistance récemment élargie, les conquérants peuvent aussi s'organiser dans le monde entier comme une sorte de matière noire en charge de harceler partout la matière visible, de l'insécuriser, de l'avaler par tranches.

Finale provisoire sans conclusion

Une énigme reste tragique et insoluble, celle selon laquelle la guerre paraît être la structure fondamentale de la vie humaine. Le développement de l'espèce fait des uns des actifs, créateurs de richesses et de culture élaborée, mais aussi des prédateurs insatiables, âpres au gain, chiches au partage avec le nouveaux venus. Un mystère demeure ténébreux, celui qui éveille des désirants aux grands yeux, émerveillés par le scintillement des réalisations déjà accomplies et prompts à vouloir s'y hausser sans la moindre idée du chemin laborieux de leur production. Quant à nos commentaires, ils équivalent à des abois au passage de la caravane qui poursuit inéluctablement sa marche. La caravane de la fureur de vivre.

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