Le centenaire de la Déclaration de la guerre de 14-18 a enflammé les médias l'an passé. Depuis, les guerres présentes ont pris le relais. Car la vie, c'est la guerre. - Oh non, me dit le client de la boulangerie qui me précède dans la file d'attente, il y a 70 ans que nous sommes en paix ! - L'Ukraine, est-ce loin ? La Lybie, est-ce loin ?
Les Croix de bois de Roland Dorgelès m'attendaient dans ma bibliothèque depuis la fin des années 60, dans une confortable édition du Livre de poche de 1965. Je me disais : "Par petites doses, dans les salles d'attente des cabinets médicaux." Je l'ai dévoré d'un trait. Je me suis couché tôt plusieurs soirs pour m'y mettre en hâte.
Pour le style ? Non. On comprend que malgré l'opportunité du sujet, Marcel Proust plutôt que Dorgelès ait enlevé le Goncourt en 1919. C'est Roger Vercel qui a été couronné en 1934 pour Capitaine Conan. Je me réfère souvent au Dictionnaire Larousse historique, thématique et technique des Littératures (Littératures française et étrangères, anciennes et modernes) dans une édition de 1985. Je constate que Roland Dorgelès n'y occupe que 19 lignes dans les pages composées de trois colonnes. Il aurait parfaitement décrit Montmartre avant la guerre, développé le thème de la mort dans d'autres romans et même ironisé sur les dérives financières du monde présent (A bas l'argent, 1965). A part le merveilleux passage sur le coucher du petit Belin, reproduit dans ma livraison précédente, les pages 313 à 315 qui décrivent l'extraordinaire mélange des vivants et des morts dans un cimetière tenu par nos soldats et "pilé par les obus", le beau chapitre XVIIème "Et c'est fini", qui s'achève par cette belle phrase : "Et maintenant, arrivé à la dernière étape, il me vient un remords d'avoir osé rire de vos peines, comme si j'avais taillé un pipeau dans le bois de vos croix", je n'ai pas été séduit par le style, le souffle du récit. Capitaine Conan est beaucoup plus enlevé, même si Roger Vercel n'a le droit qu'à 18 lignes dans mon Larousse, arbitre des valeurs littéraires. Quant à André Maurois, de l'Académie française - 23 lignes - c'est une vision bien différente de la même guerre qu'il nous présente, mais je suis persuadé que si vous tombez sur les Silences du colonel Bramble, vous ne lâcherez plus votre texte. Vous y percevrez sûrement que notre ennemi traditionnel d'outre-Manche ne doit pas quitter l'Europe, que sa différence nous importe et nous conforte énormément, que les Français ne sauront jamais faire de thé, que la confession des catholiques l'emporte sur l'aveu à un ministre anglican. Et je ne vous dis rien du premier lion, tué par le Padre et du gramophone du colonel.
J'ai lu les Croix de bois sans interruption. Parce que j'y ai trouvé le récit de la guerre, celle des soldats de première ligne, celle des biffins. Dorgelès raconte les hostilités dont on m'a entretenu sans cesse, lorsque j'étais enfant, entre les deux grands conflits de 14-18 et de 39-45. J'y ai perdu un oncle à Verdun en avril 1918. Dorgelès vous entraîne dans les tranchées, lorsque l'ennemi creuse une sape en dessous du gourbi où se terre votre escouade. Il vous transporte et vous installe dans les angoisses d'une injuste et stupide souffrance humaine, dans l'absurdité totale, dans la tragédie. Les combats des marins méritent le respect, ceux des aviateurs ne sont pas sans gloire. L'appui des artilleurs qui tirent parfois sur leurs propres lignes en réglant trop court n'est pas sans danger. Mais le fantassin, celui qui a la rude tâche de monter à l'assaut, d'enlever un bois, une colline ou un bourg et d'occuper le terrain est le guerrier fondamental. Celui que l'on fusille s'il se dérobe. On peut, de San Diego en Californie, diriger des drones sur un ennemi fort lointain. Ce n'est pas l'indéchiffrable guerre que se font entre eux les humains, c'est un jeu électronique, voire un petit job de bureau.