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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

MARCEL DUCHAMP, REGARDÉ HORS CHAMP

Publié le 15 Avril 2015 par Lesnen PetitsBois

Les humains des civilisations précédentes ont créé des représentations d'eux-mêmes et de leur vision du monde. Dans chaque société émergent des réalisateurs qui créent des textes, des peintures, des sculptures, de la musique et, à notre époque, des photos, des films et des œuvres composites fort diverses.

Les non-créateurs en n'importe quel domaine ou dans la spécialité exposée sont invités à prendre connaissance de ces œuvres, à en faire commande pour ornementer des édifices divers ou leur appartement privé et pour occuper leurs loisirs de mille manières. Les humains ont même commencé par utiliser certaines de ces représentations dans leur culte. Régis Debray a bien décrit le passage de l'image cultuelle au musée jusqu'à l'actuelle prolifération du captage de nos moindres faits et gestes par les caméras.

L'art, pour le tout-venant, avant l'art contemporain

Chaque civilisation, des peintures des grottes préhistoriques jusqu'à certaines œuvres de l'art contemporain, en passant par la sculpture grecque et les merveilles de la Renaissance, a retenu certaines pièces significatives de son époque et particulièrement abouties. Chaque pays a rassemblé le meilleur et le présente en permanence à l'attention des professionnels, des étudiants et des touristes dans les musées et dans des expositions temporaires.

Jusqu'à une époque relativement récente, l'auteur d'une œuvre d'art aurait pu être distingué du commun des mortels par quelques caractéristiques assez repérables par le regardeur de l'objet produit. 1. Couramment on dit d'un artiste qu'il a du talent. Précisons qu'il s'agit de disposi­tions, quelle qu'en soit l'origine. Celui-ci, en classe de dessin, s'est montré particulièrement habile, tandis que les autres peinaient. Celui-là vous réalise une composition de couleurs qui vous séduit, alors que les autres vous donnent l'impression du n'importe quoi ou au moins de l'ordinaire déjà vu. 2. Cet artiste a travaillé ses gammes. Il a du métier. Il a passé des heures dans l'atelier d'un maître qui lui a appris des techniques. Il peut oublier, dépasser ces techniques précises et en inventer d'autres, mais cela se sent, son cerveau et ses mains font montre d'une agilité, d'une complicité, d'un entraînement que le visiteur courant de l'exposition n'a pas à sa portée. 3. Surtout, et c'est là qu'il se différencie de l'artisan, l'artiste est un créateur. Il peut connaître ce que les autres ont fait dans d'autres civilisations ou à son époque, mais lui innove. Il se détache des autres. Branché sur son époque ou si l'on préfère, véritable éponge, que rien dans son époque ne laisse indif­férent, il en traduit et en recompose quelque chose que les autres humains n'ont pas su reconnaître et reprendre de manière inattendue. 4. Enfin, quel que soit le mot pour le dire, le visiteur émerveillé va finir par lâcher quelque chose comme : "C'est vraiment beau." Et d'où cela vient-il que le spectateur ou l'auditeur est touché ? Peut-être d'un certain équilibre, mais avec une pointe de dissymétrie enviable, entre les exigences des besoins primaires de l'homme, de ses sentiments et de ses capacités rationnelles. L'œuvre belle peut-elle se résumer dans l'ex­pression des purs besoins fondamentaux ? Ou du pur sentiment ? Ou de la pure rationalité ? De même que le nombre d'or a joué un rôle décisif dans la reconnaissance des œuvres d'art, de même la proportion de ces trois dimensions de l'humain dans une œuvre promise à la postérité doit-elle se retrouver. - Une œuvre d'art qui n'exprimerait guère que l'aspect élémentaire et charnel, comme certaines séquences de films érotiques, me paraîtrait d'un goût sommaire. A l'inverse, dans les chansons coquines de Brassens ou de Pierre Perret, grâce à l'alchimie des mots, l'esprit trouve bien plus son compte que la sensualité. De même, à la fin de mes études secondaires, mes maîtres m'avaient appris à juger d'un goût douceâtre les statues d'un certain Frère Marie-Bernard, car en faisant penser à la fois au sucre et au saindoux, ses sculptures appelaient au léchage sentimental et trahissaient une mystique molle. Pour que l'excellence se montre, il faut que les réalités charnelles et celles du sentiment soient assumées par ce qui est propre à l'homme, l'idée, la raison, l'équilibre intellectuel. Les œuvres de goût assument, sans les réduire, les fondamentaux de la vie et les sentiments dans la lueur de l'intelligence proprement humaine. - A l'inverse, certaines constructions purement cérébrales n'intègrent pas notre animalité et les passions humaines. Je me demande à quelle traversée des générations, en dehors de l'histoire de l'art, peut prétendre l'œuvre de Bernar Venet, Parabole de la fonction y = 2x2 + 3x - 2. Elle peut seulement faire système au milieu d'œuvres différentes ... comme une chaussure à l'étal du boucher.

Et dans le ciel artistique la comète Marcel Duchamp apparut irrésistible

Le DVD de la collection DVD Phares, Marcel Duchamp, iconoclaste et inoxydable, film de 180 minutes, en trois parties, par Fabrice Maze, avec, comme Bonus, des entretiens de Monique Fong, J.-J. Lebel, Paul Matisse, Patrice Quéréel, Arturo Schwarz, Michael Taylor, et avec un livret de 88 pages, permet vraiment de bien comprendre la place de Duchamp dans la constellation actuelle de l'art.

Tout d'abord Duchamp (1887-1968) est issu d'une famille captivée par l'art. Outre ses ascendants, deux de ses frères ont été de véritables artistes. - Lui-même, très lié à sa famille, s'est orienté dans cette direction. Le fait qu'il ait été refusé à l'entrée de l'Ecole des Beaux-Arts et n'ait pas insisté ne veut rien dire, puisqu'il s'est tourné vers un atelier d'imprimerie où il a pratiqué l'eau forte, la gravure, la composition durant deux ans.

D'autre part, il a fréquenté très vite les milieux artistiques et littéraires. Il a connu Juan Gris, Picabia, le poète Apollinaire, le musicien Erik Satie, tant d'autres comme Breton, Soupault, Desnos. On le trouve influencé par Bonnard, Monet, Cézanne, Matisse. Il croise Fernand Léger, Brancusi, Dali, Man Ray, avec qui il a fabriqué une machine optique. Goût des spirales.

Il s'est montré à la fois très habile de ses mains : c'est un bricoleur génial en continuelle recherche et expérimentation, fasciné qu'il était par les nouveautés de son époque : le gaz, la distribution d'eau, l'électricité, l'utilisation sans cesse nouvelle de l'optique, les courses d'autos, l'aviation. Le catalogue de la manufacture de Saint-Etienne le passionnait. C'était un as de l'imagination. Il n'excluait rien. Il a bricolé des boîtes, comme un musée portatif.

Et en même temps, il avait une tendance à aborder la vie avec détachement et humour. Il a fait des dessins humoristiques pour des journaux. Il aime les jeux de mots, les calembours, contrepèteries. Il a le goût du canular. C'est un fidèle de l'almanach Vermot.

Autre trait important : son père, devenu notaire, semble avoir facilité la vie artistique de ses enfants sans trop exiger d'eux qu'ils acquièrent d'abord une bonne situation, ce qu'ils avaient commencé puis ont abandonné pour l'art. Mais à certains moments Marcel a été préoccupé de gagner sa vie. Picabia par exemple lui a trouvé du travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève et Duchamp a exploité ce temps au maximum pour s'informer. Il a beaucoup lu (Laforgue, Mallarmé, Roussel, Nietzsche). Mais il a surtout retenu Ainsi parlait Zarathoustra et les livres de Stirner, penseur anarchiste.- A New-York, il a donné des cours de français pour vivre. Une de ses œuvres devient la propriété des Arensberg qui lui assurent en échange le couvert et le logement.

Il n'a jamais été un homme d'argent. Le vrai capital pour lui, c'est le temps, pas l'argent. C'est un passionné du jeu d'échecs. Il a joué constamment, partout où il est allé.
On pourrait le définir comme un chercheur. Tout l'intéresse. Il s'est par exemple prêté au cinéma. Il joue le rôle d'Adam dans un film de René Clair inspiré de Cranach. Il se laisse filmer par Andy Warhol dans New York. Comme quelqu'un qui se trouve toujours ailleurs, que l'on ne peut enfermer dans aucune réalisation.

Quelques traits saillants du passionnant itinéraire de Marcel Duchamp

1.Il a remis en cause la vision rétinienne des choses, au profit de l'imagination. Ainsi en est-il du Jeune homme triste dans le train, du Nu descendant un escalier. On voit bien qu'il évolue alors dans le monde un peu cubiste, celui de la désarticulation des corps, mais aussi de la chronophotographie. - 2.Il avantage l'idée d'avoir choisi un objet, plutôt que sa facture. La roue de bicyclette sur un socle à faire tourner chez soi en passant à côté, l'urinoir transformé en fontaine sont autant d'objets réinterprétés contre leur réalité première. Ainsi ont été signés et exposés les ready-mades (objets tout faits). Pelle à neige, Peigne à chien, Sèche-bouteilles. 5 cm3 d'air de Paris. - 3.Il privilégie la vie par rapport à l'art coutumier : faire de sa vie une œuvre d'art, plutôt que de faire des œuvres d'art. Dans cette vie, il va différer toujours, toujours être dans un autre lieu que celui où on l'attend. Pour une fête de décembre, avec Jackie Matisse, l'arbre de Noël est suspendu au plafond. Le dadaïsme, le surréalisme, tout cela l'a concerné, mais il a voulu faire la révolution dans sa vie. C'est pourquoi il a toujours pris de la distance par rapport à ces mouvements, à l'esprit de groupe. Pour lui, la répétition, c'est la mort. En ce sens-là, il a vraiment l'esprit de création attendu chez l'artiste. Il a même pensé à un changement d'identité, allant jusqu'à l'idée d'un changement de sexe : Rrose Selavy. Il prend le pseudonyme de R. Mutt pour la fontaine. - Il est donc an-artiste. C'est un pyrrhonien. La grande œuvre, c'est sa vie. Plutôt zen que bouddhiste. - 4.Tout en ayant profité de l'engouement d'une certaine société aisée, toujours à la recherche de nouveaux plaisirs pour assurer sa distinction sociale (et là il faudrait aller chercher des outils du côté de Bourdieu), prête à valoriser et enfermer dans des coffres des nouveautés qu'elle reconnaît comme de l'avant-garde, ainsi les Arensberg à New-York, qui ont été ses mécènes, Duchamp a su aussi prendre de la distance par rapport à l'art ainsi consacré par le gratin de la haute société. Il avait horreur du vedettariat. Plutôt que de s'embêter aux vernissages, il préférait aller jouer aux échecs. Breton l'attend à Paris pour un vernissage important, il file à Londres avec Cocteau que déteste Breton. Il a aimé le surréalisme, mais ponctuellement. Je ne dirais pas que c'était un homme libre, puisque je n'adhère pas à l'idée du libre arbitre, mais c'était un homme indépendant, qui jouait sa vie, un humoriste qui a trouvé beaucoup de plaisir à donner un coup de pied dans les fourmilières. - 5.Si l'on s'intéresse à ses relations féminines, assez nombreuses, on constate là aussi qu'il ne s'est pas attaché. Plusieurs femmes l'ont sincèrement désiré, mais il s'est rapidement tenu à distance, même s'il s'est marié et a divorcé, au moins une fois très rapidement après avoir convolé. Pas de voiture, pas de maison de campagne, pas de femme, si possible pas d'enfant. Il est le père d'Yvonne, la fille, née en 1911, de Marguerite Chastagnier, son modèle. En réalité, ses liaisons sont assez compliquées. Voir Wikipedia. - 6.Sa grande œuvre. La plus belle œuvre de sa vie fut l'emploi de son temps. Mais il a réalisé un certain nombre d'œuvres pourtant, souvent refusées. Il voulait que l'on expose ses compositions ensemble, pour comprendre cette totalité, je dirais son chemin. L'histoire de la composition jusqu'à l'exposition finale du Grand Verre (1915-1923) au musée de Philadelphie permet de comprendre quelles étaient les préoccupations artistiques profondes de Duchamp. Cette œuvre synthétise son subtil parcours.

L'art contemporain et le spectateur lambda

L'influence de Duchamp a été considérable, il a changé la façon de se placer vis-à-vis de l'œuvre d'art, mais il faut immédiatement songer à ce qu'il penserait de ses suiveurs. Après Thomas d'Aquin, il y a eu les thomistes, après de Gaulle les gaullistes. Or Thomas d'Aquin a considéré que sa théologie était de la paille, quant à de Gaulle … de la Boisserie, il tempêterait encore contre ses prétendus suiveurs.

Après Duchamp, il y a l'art contemporain. Est-ce que ceux qui imitent Duchamp en quelque façon ne font-ils pas de la répétition ? Ce sont des copieurs qui copient à l'envi. Lui, aujourd'hui serait sûrement ailleurs. Après avoir vu le film de Fabrice Maze, je ne peux oublier Duchamp et il m'intéresse beaucoup plus qu'avant, mais justement pas pour en copier quelque chose dans l'approche de l'art par le tout-venant.

Duchamp me renvoie vers Sollers, entendu récemment dans une émission de France Culture diffusée la première fois vers 2002, lorsque l'écrivain s'est mis à parler de la poésie contemporaine. Pour Sollers, la poésie écrite n'existerait plus. Elle serait dans la vie. Pas dans le texte. Après l'avoir vécue dans la vie, on pourrait en écrire en prose.

L'œuvre d'art, répondant aux critères que j'ai présentés en commençant, s'imposera toujours. Nouveaux matériaux, nouvelles situations, nouvelles techniques, véritables créations, typiques de leur époque. De même, des poètes exceptionnels créeront toujours des poèmes qui ne vieilliront pas. Dans telle exposition d'art contemporain, je peux soudain m'avouer : "Là, le mec a fait fort !" mais l'installation d'un simple calembour qui m'amuse ou les discours très ennuyeux qui seraient l'essentiel de l'œuvre présentée à certains vernissages ne vont pas me ravir, pas plus que ne me ravit tel assemblage d'objets cassés que présente le "grand" artiste Joseph Beuys.

Cela n'interdira à personne du commun de vouloir être un peu, autant qu'il le pourra ou même passablement artiste dans sa vie. Mais proclamer que tout peut être œuvre d'art, que tous sont des artistes est une galéjade ou même une supercherie, au moins un conte de Noël pour petits enfants.

De même rien n'empêchera des artistes déjà reconnus, au moins financièrement, comme Ben, de faire archisimple et d'exposer un bout de phrase ou rien du tout ou d'emmener en bateau les jobards qui ne savent que faire de leur argent en les faisant s'extasier devant un canular ou un discours sur une particule élémentaire, mais cela fait partie du théâtre social, du spectacle vivant dont rigole en douce le joueur d'échecs.

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