"Un octogénaire plantait !" Réfléchir à mon âge sur 2060 est bien plus risible. En 2060, si le contrat est respecté, mes os auront encore 17 ans de tranquillité dans notre concession funéraire en Ille-et-Vilaine. Beaucoup moins que les tombes du Moyen Bronze, délicatement fouillées à la truelle et au pinceau à Tell'el-Farâh, durant la campagne à laquelle j'ai participé en 1958, avec l'Ecole Française de Jérusalem. Le passionnant Forum de Libération tenu à Rennes la semaine écoulée ne visait qu'à se représenter 2030. Jacques Attali ne craint pas de pointer ses jumelles sur 2060. De son essai Histoire de la modernité, Comment l'humanité pense son avenir, Robert Laffont, 205 pp., oct. 2013, je retiens ici les scénarios du chapitre VIII. Il "identifie … sept projets pour les générations futures. Chacun correspond à des forces particulières, déjà à l'œuvre dans l'Histoire." Le premier prolongerait notre présent et l'on doit crier casse-cou. Les cinq suivants seraient des variations sur des thèmes déjà entendus. Le dernier, "extrêmement peu probable", serait pourtant le seul approprié à une heureuse survie de l'espèce.
L'hypermodernité, une modernité de l'artificiel. - La pure raison l'emporte et la démocratie de marché s'affirme. Le monde entier aspirera à rejoindre le mode de vie auquel sont parvenus les Occidentaux. Productivité, concurrence et quête effrénée de droits à faire valoir. Le numérique conjoint à la nanotechnologie sera enté en chaque sujet grâce à des prothèses foisonnantes et des implants. Il sera au service de toute activité, de la formation comme de la préservation de la santé. La vie sera prolongée, grâce au remplacement d'organes usés par des pièces inventées en laboratoire. Des robots combleront les manques de toutes sortes dans la vie quotidienne. Les relations sans contrainte seront âprement revendiquées. Aux anciennes entraves sociales correspondra une surveillance généralisée grâce à diverses techniques et des réseaux qui pénétreront jusqu'aux consciences. Les rapports humains seront déliés des complications de la procréation. Celle-ci, égalitairement répartie entre femmes et hommes, sera externalisée hors uterus. Elle visera à mettre au monde des héritiers entièrement programmés. "Il sera un jour hypermoderne d'être unisexe." La taille du cerveau ne sera plus limitée par les contraintes de la naissance. De plus en plus artefact lui-même, le sujet humain sera livré au marché de l'occasion, dès la survenue de modèles plus enviables. Il se trouvera toujours quelque part, pour satisfaire les dominants en quête d'immortalité et de sensations, quelqu'un pour réaliser les chimères conçues par les artistes et puis le meilleur se jouera dans une existence virtuelle. Il est même question de "téléportation des consciences". La précarité se répandra comme une contagion. Revendications d'identité, sauvegarde d'un prétendu accès aux droits de chacun, aspirations désordonnées à la démocratie perdue, violences suscitées par les choses susdites correspondront à une dynamique suicidaire de l'espèce. Diverses réactions à cette situation fleuriront.
L'amodernité ou la résignation au présent.- Certains pensent, au spectacle de l'accélération en cours et de l'interconnection des différentes composantes du monde présent, que l'avenir demeure désormais imprévisible. Dirigeants politiques et chefs d'entreprises, remplacés à un rythme de plus en plus rapide par le vote électronique et les décisions des actionnaires, ne vont pouvoir décider qu'à court terme. Dans l'impossibilité de penser l'avenir, le sujet lambda s'en remettra uniquement au présent. Ce ne sera pas le moment de s'assurer une postérité. Cette progression "à l'aveugle" ne peut être que catastrophique.
La rétromodernité ou la nostalgie des formules antérieures. - Mai-68 et la crise pétrolière ont déstabilisé nos sociétés. Certains rêvent de revenir à l'époque où tout marchait encore convenablement : mariage et famille classiques, stabilité de la parole donnée et des contrats. Reprenons la mode vestimentaire et la chanson d'avant le chambardement, sans aller jusqu'à redevenir un dévot !
Attali voit cette pause comme une parenthèse possible, mais qui sera vite balayée par les impératifs de la science, de la production, de la recherche d'emploi.
L'ethnomodernité ou le repli sur le terroir. - Une crispation sur les valeurs identitaires et les frontières peut conduire à des replis linguistiques, culturels, ethniques, économiques et politiques. Les extrémistes nationalistes, voire régionalistes battent le tambour : produits locaux, collections d'œuvres bien de chez nous, parler d'ici, population bien enracinée sur ce terroir, ethniquement pure, regard de plus en plus malveillant sur l'étranger, tendance à la fragmentation des nations.
Pourtant la revendication d'autonomie individuelle, les nécessités de la production et des échanges et les besoins d'occuper les gens à quelque chose montreront très vite les limites de cette régression momentanée, qui s'affirme déjà en plusieurs pays.
La théomodernité ou la soumission à une révélation divine. - On en appelle ici à la vérité révélée, contre les folies de la raison et du marché. Du côté chrétien, cela correspond par exemple à un fondamentalisme biblique concernant la naissance de l'univers et l'évolution des espèces. Aux USA, des couches cultivées de la population et des universitaires sont touchés. Des fractions importantes des peuples peuvent être sensibilisées à cette dogmatique primitive en Amérique latine et en Afrique. Dans notre Europe elle-même, cette prédication régessive trouve déjà des adeptes.
Du côté de l'Islam, où la civilisation arabo-musulmane s'est montrée à l'avant-garde au Moyen Age pour le rayonnement des sciences, on peut constater, dans des pays très peuplés, des résistances considérables et un sur-place, au nom du droit divin, en ce qui concerne un Etat de droit fondé sur le contrat social, la séparation du pouvoir politique et du pouvoir religieux, la laïcité et la liberté plénière d'appartenance à d'autres religions. Non seulement certains groupes actifs soutiennent la mise en place d'Etats islamiques et l'islamisation radicale de la société, entre autres dans le domaine des rapports entre hommes et femmes, l'opposition à de nombreuses évidences de la science moderne, mais ils rêvent d'imposer la charia à la terre entière. Je constate que Michel Onfray, en concluant ses cours de l'année 2013-2014, donnait comme une hypothèse possible d'évolution du monde un temps de soumission, fût-ce par une terreur découlant d'une foi simplificatrice, à ceux qui se voient comme les martyrs des temps nouveaux en attente de leur récompense céleste.
On peut faire confiance à l'humanité pour susciter le contrepoison … au bout d'un certain temps.
L'écomodernité ou la dictature de la préservation de la nature. - L'évolution du climat sous l'influence de l'homme et ses bidouillages sur la nature peuvent inciter une autre partie de la population à vouloir un monde écologiquement durable, au prix de régimes drastiques restreignant la liberté individuelle et la démocratie. Pas de révélation divine ici, mais plutôt une adoration de la faune et de la flore, peu attentive d'ailleurs aux violences qu'accomplit depuis toujours la nature elle-même contre les espèces vivantes, sans avoir attendu la présence de l'homme sur le globe. Partout des parcs nationaux, des réserves pour protéger les espèces. Des combats féroces sont menés contre l'agriculture d'après guerre, contre la consommation animale, contre les transports en cours (voiture et avion). De nouveaux interdits seront proclamés. Au nom de cet intérêt supérieur, comme l'a fait l'URSS au bénéfice du prolétariat, on instaurera une véritable dictature, un nouveau totalitarisme pour sauvegarder l'environnement.
L'inconvénient : l'humanité, entrée dans le processus évolutif, existerait-elle encore sans une certaine autonomie et sans avoir donner son avis sur son destin ?
L'altermodernité ou la modernité de l'altruisme. - Cette position que privilégie l'auteur insiste sur l'utilité d'une réflexion poussée, soucieuse du long terme, et l'altruisme, y compris pour les générations suivantes. "Elle fait du bonheur de l'autre la condition du sien." Le bien-être tiendra dans la relation entre les êtres. Même le commerçant doit être altruiste pour vendre au mieux. La félicité, au village désormais mondial, se concrétise dans la connexion, dans la microfinance et dans le commerce équitable, dans le respect des entreprises pour le milieu, dans les ONG, dans le comblement des besoins élémentaires de tous les humains, dans le partage du savoir, bien plus utile que l'accumulation des richesses et, comme lien social, dans l'empathie qui devrait remplacer la concurrence effrénée. Devrait …