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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

De Spinoza à Montaigne

Publié le 28 Mars 2014 par Lesnen PetitsBois

Parfois, j'aime bien faire mon petit marché chez Frédéric Lenoir et Leili Anvar, dans l'émission Les Racines du ciel. Ce sont des spécialistes des religions, très disponibles à des pensées différentes des leurs. Ils se font même parfois gentiment bousculer par leurs invités. Une fois de plus j'ai écouté le médiatique philosophe André Comte-Sponville. Ses aptitudes pédagogiques expliquent son fréquent rappel sur les ondes. De là à décrier sa philosophie elle-même, il n'y a qu'un pas. A. C-S présentait, il y a quelques semaines, dans l'émission de France Culture, la réédition, augmentée en 2013, de son Dictionnaire philosophique de 2001, aux PUF. Comme Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique portatif de 1764, contre les sots et les dévots, comme Alain dans ses Définitions, il y exprime sa propre définition des notions et non pas, comme dans un dictionnaire de philosophie, de manière exhaustive, les différentes façons dont les thèmes ont été compris par les philosophes au cours de l'histoire. Pour lui, pas de gourou, pas de philosophe de service qui penserait à notre place. Personne ne peut embaucher une femme de ménage pour mettre de l'ordre dans le foutoir de ses pensées sur la vie. Il m'a plu aussi qu'il se soit tourné, après avoir sacrifié à la dévotion universitaire pour Spinoza, vers Montaigne, pas moins philosophe qu'écrivain, plus amateur de la vie tout court que de faire des livres. Tradition française, dont Pascal aussi est un représentant.

Le rôle de la philosophie dans la vie. Personne ne peut penser notre vie à notre place. Penser notre vie et vivre notre pensée sur la vie, voilà ce que propose à chacun l'ancien professeur de la Sorbonne. Il ne peut donc répondre à notre place. Ce qui me plaît chez lui, c'est qu'il invite chacun à faire ce que j'ai pensé devoir accomplir bien tard : se mettre à son compte pour réfléchir sur les différentes dimensions de l'existence. Penser mieux, pour vivre mieux. Pour être un peu plus heureux, un peu moins malheureux. Tout est vanité certes, mais mieux vaut quand même une vie qui vise la sagesse. Penser mieux ? Chercher la vérité sur la vie, qu'elle soit agréable à entendre ou moins exaltante, comme la certitude de notre mort. La vérité, c'est l'adéquation de ce que vous exprimez avec la réalité. La raison explique le monde. L'irrationnel n'existe pas. Le scepticisme est un moment de la pensée. Même chez Descartes, il n'est qu'un instant dans la méthode, puisqu'il conduit à des certitudes. Nous ne sommes pas ignorants de tout, mais sur la vérité ultime, les philosophes ne savent rien de certain. En tout cas, ils ne s'entendent pas. Pourquoi de l'être, du quelque chose plutôt que rien ? Quelle est la fin ultime de tout ce qui est et des brèves étincelles de nos vies ? Aucune réponse assurée. De plus, un écart irréductible persiste entre la philosophie mise sur le papier et la réalité, entre notre pensée sur la vie et nos effectuations. La sagesse est le but et la philosophie le chemin.

Libre arbitre et libération. L'émission a été l'occasion pour le philosophe d'expliquer le point de vue de Spinoza, le philosophe le plus rationaliste de tous les temps, sur le libre arbitre. Pour Spinoza, tout est déterminé. Pour lui, le libre arbitre, à savoir le pouvoir indéterminé de se déterminer soi-même, n'existe pas. Tout fait a une cause. Tout est rationnellement explicable. Le comportement d'un individu s'explique intégralement si l'on a accès à l'ensemble des composantes de sa personnalité. On n'a pas choisi d'être soi, d'être Hitler ou l'abbé Pierre.

Mais tout ne se vaut pas. Spinoza refuse le nihilisme selon lequel tout se vaut et rien ne vaut. Si le libre arbitre est une illusion, la volonté du sujet s'exerce : c'est le pouvoir déterminé de se déterminer soi-même, de se transformer à partir de ce que l'on est. La raison n'étant soumise qu'à sa propre nécessité, plus on progresse en raison, plus on se libère. Si l'irrationnel n'existe pas, le déraisonnable existe ; c'est ce que la raison ne peut approuver. Pas de libre arbitre, mais une libération progressive s'effectue chez celui qui s'approche de ce qui vaut le mieux en humanité. Je ne suis pas sûr ici de ne pas perdre pied. En tout cas, il me plaît d'entendre un philosophe professionnel théoriser ce que j'ai éprouvé toute ma vie : la certitude de n'être aux commandes de rien du tout, mais de pouvoir appliquer ma volonté à la nécessité intérieure.

Le désir dans la vie. Spinoza refuse le dogmatisme selon lequel il y aurait des valeurs absolues en soi, éternelles, anhistoriques. S'il rejette le nihilisme pour lequel tout se vaudrait et rien ne vaudrait, il pense le relativisme par lequel nous jugeons une chose bonne parce que nous la désirons (et non l'inverse). C'est le désir qui est l'essence de l'homme, c'est le désir qui anime l'être humain. C'est le désir qui nous fait nous lever chaque matin et pas la raison. La raison est un outil, un moyen, mais c'est le désir qui fixe le but. Pour qu'il y ait un jugement de valeur, la raison ne suffit pas, il faut que s'exprime un désir.

La mort. Athée à partir de ses 18 ans, A. C-S trouve aujourd'hui qu'il était alors trop épicurien et spinoziste pour être honnête. Il faisait l'impasse sur le tragique. Versant du côté de Montaigne vers la trentaine, il a constaté que la finitude faisait partie de la vie. Montaigne fut d'abord stoïcien devant la perspective de la mort pour se roidir, puis sceptique et enfin il en conçut une acceptation sereine et ennuyée. Vieillir est laborieux. La nonchalance de la pensée de la mort est souhaitable. Que la mort trouve Montaigne plantant ses choux. Là encore il me plaît de découvrir chez Comte-Sponville un philosophe proche de la vie des gens. J'ai écrit en effet sur ce blog, le 4 mars 2013, que, pour le commun dont je fais partie, mourir n'est pas rien. Feuilletant les Essais à cette occasion, j'ai retenu ce texte : Je me compose pourtant à la perdre (la vie) sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied il proprement bien de ne se desplaire à mourir qu'à ceux qui se plaisent à vivre. … Principallement à cette heure que j'aperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux estendre en pois ; je veus arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma sesie, et par la vigueur de l'usage compenser la hastivité de son escoulement ; à mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine. (Livre III, ch. XIII, p. 1092, Pléiade)

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