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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

RÉINVENTER L'AMOUR, SELON ALAIN BADIOU

Publié le 19 Février 2014 par Lesnen PetitsBois

Le petit livre, Eloge de l'amour, d'Alain Badiou avec Nicolas Truong, 105 p., Champs Fammarion, 2009 et 2011, suscite l'attention, parce qu'il remonte le courant du pessimisme philosophique sur le sujet et celui de la jouissance assurée contre tous les risques, promise par certains sites de rencontre. Cela, dans le contexte d'obscénité marchande qui caractérise notre petit monde. Pour l'auteur, impossible au cours de la vie humaine de faire l'économie de la passion. Deux réflexions bien trempées charpentent l'ouvrage. Les thèmes coutumiers d'une composante majeure de notre existence s'en trouvent éclairés.

Première pensée. L'amour consiste à vivre l'expérience du monde à partir de la différence et non à partir de l'identité. C'est "une vie qui se fait, non plus du point de vue de l'Un, mais du point de vue du Deux." Badiou se bat contre la fusion, la réduction à l'Un dans l'amour. "Ce qu'il y a d'universel, c'est que tout amour propose une nouvelle expérience de vérité sur ce que c'est que d'être deux et non pas un."

Seconde pensée. La vérité particulière de l'amour se construit dans l'épreuve de la durée. Après l'extase des commencements, l'amour consiste en une construction persévérante, obstinée. Fixer le hasard, c'est ce qui se propose aux amoureux. Comment ? Par la déclaration d'abord. L'amour né lors d'une rencontre de hasard prend l'allure d'un destin. Des points pour Badiou, je dirais des obstacles, en songeant au concours hippique complet, sont semés et à franchir victorieusement le long d'une vie amoureuse : l'invention sexuelle, la venue de l'enfant, ce qui arrive dans la profession, les rapports aux amis, les sorties, les vacances, etc. Si bien que l'amour est la lutte réussie contre la séparation.

Les thèmes connexes à l'expérience de l'amour brillent sous la lumière de cette réinvention.

Le coup de foudre tient des hasards de l'existence. Evénement, il ne résulte pas d'une loi du monde, d'une nécessité. Contingence de la rencontre. Une scène de l'Un s'est produite, mais si l'on y reste, on se brûle dans la fusion. Le hasard sera fixé.

Les couples homos. Construire avec obstination du point de vue du Deux, au fil des jours, cela est vrai, même pour un couple du même sexe, car persiste toujours de la différence. Deux figures, deux postures sont en jeu entre deux personnes humaines.

Le désir sexuel n'est pas une ruse de l'espèce pour se reproduire. Force de l'union des sexes. C'est la preuve d'un abandon à l'autre qui va bien au-delà de la déclaration et n'existe pas dans la simple amitié.

L'enfant. Ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Certains ne voient ici que le retour à l'Un. A. Badiou refuse de réduire l'amour à l'univers familial. L'apparition de l'enfant constitue certes un point, un nœud et même un obstacle dans la vie amoureuse. L'enfant paru, il convient de redéclarer l'amour. Comme il importe de rejouer "la scène du Deux" un certain nombre de fois au cours de la vie.

La politique et l'amour. Faire de la politique, c'est savoir de quoi le collectif est capable et c'est le lieu où il faut inévitablement désigner l'ennemi. Ce n'est pas le cas en amour. Le jaloux n'est pas un ennemi, car il fait partie de la traversée, de l'aventure à deux. L'amour ne peut être suspendu à la passion politique, à l'amour du Parti. Ce n'est pas aux politiques d'organiser l'amour.

L'art et l'amour : le surréalisme exalte l'amour fou comme puissance événementielle hors la loi. Quant à Beckett, écrivain du désespoir, de l'impossible, il est aussi écrivain de l'obstination de l'amour. Revoyez Ô les beaux jours.

L'éternité et le temps. A. Badiou pense que l'amour, en fixant le hasard, s'inscrit dans l'éternité. Mais ensuite, cette éternité doit descendre dans le temps. Il ne rapporte pas l'amour, comme Claudel, à une transcendance. L'éternité de l'amour se vit dans l'instant, dans l'immanence. L'éternité de l'amour se fait ainsi moins miraculeuse, plus laborieuse que celle des surréalistes. Le travail fructueux de l'amour et pas seulement le miracle !

Ce petit ouvrage paraît roboratif. Il parle de l'existence concrète. Il expose une expérience vitale sans faire la morale à personne. Même si ça déplaît à Michel Onfray qui, heureusement, ne lira jamais ces lignes et envers qui j'ai affiché de l'empathie, j'avoue ici manifester aussi une empathie pour Alain Badiou et sa passionnante conception de l'amour. Quand je relis ce que j'ai publié sur l'amour, à l'occasion de mon unique, tardive et durable expérience de l'amour, je me sens en accord avec Alain Badiou.

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