Aux thermes d'Amélie, je me plaisais dans le bain de boue comme un petit cochon dans sa bauge, mais surtout à cause du spectacle. Je savoure le petit théâtre de la vie.
Imaginez une crème assez légère, une sorte de café au lait avec peu de café, mais un peu plus épais, ou mieux, une pâte à crêpes bien fluide. C'est très doux. Vous vous tenez pour ne pas glisser. Vous êtes assis, vous pouvez allonger les jambes. Vous n'avez rien de défini à faire. Même pas à barboter. Vous remuez si vous voulez, mais sans y penser. Vous effleurez sans doute sans le vouloir la guibole du voisin ou de la voisine. Surtout, vous observez. La piscine est bavarde, alors qu'une inscription indique que le silence est requis : "Veuillez demeurer silencieux. Merci".
La séance est sous la maîtrise de l'Ange du Seigneur, une préposée en blanc, assise à son comptoir. Séraphique gouvernance. L'ange reçoit la file des maléficiés qui ont tiré un numéro pour se voir assigner leur place, comme dans une administration ordinaire ou au paradis. Son tour arrivé, le postulant au bain se présente au bureau de l'ange, tend son ticket, fait viser son carnet de cure et reçoit un numéro de vestiaire où il peut suspendre son peignoir, sa serviette, ranger ses sandales et son carnet. Il entre dans un bref couloir où il peut progresser sur l'ordre de l'ange et où il est aspergé de jets d'eau tiède. Il descend alors dans la crème blonde d'où les têtes émergent, entre des barres recourbées, telles les fleurs jaunes dressées au bout de leurs tiges sur une mare de nénuphars.
L'autorité indique à chaque baigneur qui a fait son temps de dix minutes de sortir du limon. Le partant s'exécute, accompagné d'un au revoir chaleureux, tandis que le nouvel arrivant lance son bonjour et gagne un boxe libre. Inoccupée, la petite foule d'une quinzaine de personnes passe son temps à observer les autres et à jacasser gaiement sous l'écriteau qui intime l'ordre de se taire. Une autre occupation consiste à regarder sortir ceux dont la fin du stage vient d'être proclamée, tout dégoulinants de l'onction laiteuse. Il y avait une dame qui ne s'arrachait jamais au bain de boue sans se servir d'un grand racloir comme d'un balai pour écarter la gadoue de la piste de sortie. Et puis voici un velu qui accède à la piscine sous quelques regards admiratifs ou interrogatifs. Bientôt entre dans la fange un indubitable général, au port à la fois altier et protecteur, avec, pour toute décoration sa distinguée moustache de lord britannique. Son crâne chauve, dont la couronne est soigneusement rasée, a sûrement été dispensé, par décret thermal, du ridicule bonnet de bain auquel nous étions tenus, nous les deuxième classe !
Voici madame Hippopo qui survient à son tour et déplace quelques vagues, tandis que s'esquive à l'appel de son nom une petite puce âgée sans doute d'une soixantaine et à l'œil coquin. Deux beautés pas impassibles, mais peu avantagées par des bonnets rose et bleu assez plissés, lancent quelques paroles qui fleurent bon l'accent des montagnes helvétiques. Saddam Hussein lui-même, reconnaissable à la canne dont il doit se servir après les nombreux bombardements qu'il a subis, à sa moustache typiquement irakienne et au bonnet rouge du dictateur non repenti, se dresse en haut des marches. Bush n'aurait aucune idée de venir le traquer ici, mais nous frémissons tous à l'idée d'avoir flirté avec l'homme le plus wanted de toute la terre. Il ressemble avec son calot à un pape de la Renaissance. Il était drôle son bonnet : il me faisait penser à quelque Sargon ou Téglat-Phalasar. Voici un autre barbu sympathique qui porte sa toque comme une kippa et me sourit si bien que je me retrouve par la pensée devant le Mur des lamentations.
En haut de l'escalier, Brigitte Bardot, enfin un sosie, car celle-ci fait vraiment jeune dans l'assemblée des curistes. Un maillot de bain si élégant. Une coiffure noire plissée magnifique et de bon goût, qui n'a rien à voir avec nos stupides bonnets et qui laisse apparaître tout l'avant de la chevelure. Surtout la moue, la vraie moue de Brigitte, celle de la star offusquée, qui se bat pour les otaries. Brigitte reste en haut de l'escalier. Elle n'entre pas dans le bain, car elle ne voit pas de place libre dans les douze stalles du pourtour et ne saisit pas tout de suite qu'il y a toujours trois places debout au centre devant trois barres recourbées en épingle à cheveux. Brigitte ne descend pas et semble bouder. Elle voit une place se libérer, mais quelqu'un qui était déjà dans la piscine s'y précipite. Elle finit par descendre et se résigner à rester un moment debout. Qu'elle paraît malheureuse et injustement traitée ! Bientôt une place assise se libère et Brigitte s'y rend, contente, heureuse de n'avoir pas été humiliée plus longtemps. Nous avons droit au sourire. Quelqu'un cède sa place à une dame plus âgée. Eh bien, ne jugeons pas si vite. Au bout de peu de temps, Brigitte aussi offre sa place à un arrivant, à Obélix.
Voici Obélix en personne, le vrai, pas celui du cinéma, joué par Depardieu, mais celui de Goscinny et Uderzo, le dévoreur de sanglier au ventre plantureux, le livreur de menhirs, en version moderne, c'est-à-dire l'homme qui a conduit sur la route des 40-tonnes d'un bout de l'Europe à l'autre des centaines de fois. Il est calme et rassurant. Surtout, il est doté d'une moustache gauloise en guidon de course du plus sûr effet. S'il était arrivé avant elle, il aurait sûrement offert sa place à Brigitte, car Obélix est un tendre qui a l'air d'un dur. Lorsque son ventre émerge de l'eau à la faveur d'un exercice, il apparaît comme une pente douce descendant lentement vers la mer. Dès qu'on aperçoit la bedaine, on se dit qu'Idéfix n'est pas loin.