Les humains jouent sur la scène du globe terrestre une grande pièce, dont le dénouement reste nébuleux. Notre existence semble consister en un spectacle, parfois dramatique, mais parfois passablement comique.
L'ouvrage des artisans qui installent la scène, les architectes, les maçons, les paysagistes, les décorateurs, les costumiers et les accessoiristes, se perçoit sans trop d'effort.
A l'inverse, nous-mêmes, les acteurs, nous jouons une pièce dont l'intention, la composition, l'exécution sur scène paraissent assez embrouillées à qui tente de les cerner. Les professionnels du théâtre font ce que faisaient déjà Corneille (dans L'Illusion comique) et Molière (dans L'Impromptu de Versailles). Ils représentent le théâtre sur les planches. Le cinéma se met volontiers en scène.
Lorsqu'un maître vient donner un cours ou une conférence - ce qui, malgré la méthode socratique, reste une solution pour la plupart des personnes qui désirent accroître leur savoir - les quelques questions permises à la fin de l'exposé ne conduisent jamais vers ce qui nous a été suggéré, sans être déjà accompli, au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, le 8 décembre 2013.
Grégoire Ingold a mis en scène un texte philosophique qui préexistait sous forme de dialogue. En effet, la philosophie n'est jamais confinée dans les limites d'une école, Académie, Lycée, Portique, Jardin épicurien. Le débat peut s'instaurer dans la rue, sur la place publique, dans une soirée entre amis.
Mais il n'était pas question aux Amandiers, pour le spectacle intitulé La République de Platon, du moins dans l'intention, d'en rester à une disputatio, telle qu'elle se pratiquait par exemple à l'Université Grégorienne de Rome dans les années 50 et telle qu'elle paraît exister encore dans les écoles bouddhiques.
D'abord l'auteur du texte, Alain Badiou, a contribué à un glissement, à une démocratisation de la pensée élevée. Il semble avoir adapté sa traduction de la République comme les juifs d'Alexandrie ont envisagé de traduire la bible hébraïque en grec au IIIe siècle avant notre ère. En articulant les dialogues anciens avec l'actualité. Par exemple, on y trouve nommés Jean-François Lyotard et Michel Foucault. Badiou invente une autre sœur à Platon, la belle Amantha, qui stimule l'interrogation sur scène. L'histoire dit en effet que Platon avait deux frères, Adimante et Glaucon et une sœur, Potone.
Ingold, pour mettre en scène les dialogues, a commencé par créer un cadre qui n'a rien à voir avec l'habitude que l'on a le plus souvent de se trouver au théâtre. Certes, des essais - en tout genre - d'intégrer les spectateurs dans l'interprétation ont pu être tentés, notamment en lien avec le branlebas de Mai-68. Mais il faut avouer qu'au théâtre on privilégie aujourd'hui encore la distinction classique entre acteurs sur scène et spectateurs dans la salle : une grande pièce, chargée de sièges disposés face à un rideau, va s'ouvrir sur une sène surélevée ; un décor approprié (salle de séjour, forêt profonde, place publique, etc.) va changer au cours de l'avancement de l'action, même si parfois il reste très sobre, suggéré, presque abstrait ; une fois installé, chacun attend avec impatience que le rideau se lève et que commence la représentation pour laquelle il a payé sa place. La plupart d'entre nous n'ont guère envie d'être attirés sur scène, par aimable concession, par quelque prestidigitateur en quête d'un volontaire.
Quand nous avons pénétré dans l'Aquarium des Amandiers, les acteurs étaient déjà en piste et nous ont accueillis. Les spectateurs se sont installés tout autour d'une scène centrale, à peine en contrebas, presque de plain-pied. Au milieu, une discrète plate-forme à un degré. Parfois un ou deux acteurs, aux moments les plus chauds, sont venus y soutenir leur position. Sur trois côtés, deux rangs de tribunes guère plus surélevées que l'estrade du maître d'école. Sur la plus longue, deux rangs de spectateurs. Sur l'un des côtés, des acteurs se sont exprimés et sont même allés au tableau, craie en main tracer des schémas explicatifs. Le rectangle se trouvait fermé par un ensemble de plusieurs rangs plus nombreux, les uns derrière les autres. Cette situation tenait tout simplement à l'aménagement préalable de la pièce. Contrainte. Au début de l'action, un acteur, Socrate, était assis à côté d'un spectateur, en attendant le moment de sa première intervention. Il n'a pas surgi d'une coulisse. De même, un autre spectateur se trouvait assis au bout du piano où deux acteurs sont venus jouer des intermèdes.
Ce dimanche-là s'achevait la série des séances de la République de Platon sur la justice, sujet si brûlant en toute société. D'innombrables thèmes pourraient être exposés de cette façon. Agnès Adam (Amantha, la sœur de Platon inventée par le traducteur), Yves Beauget (Thrasymaque, le sophiste), Vincent Farasse (Polémarque, le fils du vieux Céphale ), Bounsy Luang-Phinith (Glauque) et Redjep Mitrovitsa (Socrate) ont porté à l'incandescence le texte du penseur grec relu par Badiou, tout comme Glauque et Amantha ont progressivement allumé plusieurs foyers de gros cierges, en jouant leur rôle. Le spectateur s'est senti à chaque instant interpellé. Plusieurs fois, dans cette empoignade qui s'est déroulée au milieu de nous, nous sentions l'envie de nous introduire au milieu des acteurs, pour soumettre notre point de vue.
Bien sûr, les rôles avaient été répétés soigneusement. Mais que l'on ne dise pas qu'il n'y avait là rien de neuf. Ce théâtre devrait effectivement déboucher un jour sur des séances, des polémiques, des tables rondes, où des textes appris, bien préparés, laisseraient des interstices pour l'improvisation de citoyens qui se seraient eux-mêmes apprêtés individuellemet à une intervention éventuelle. Dans une sorte de caveau philosophique, les mille problèmes de la vie ensemble seraient exhibés par des acteurs capables d'initier un dialogue, mais qui feraient place à l'intervention du peuple, sans préjuger de l'issue de la pièce. La ligne de démarcation entre acteurs et spectateurs serait alors presque abolie. Le théâtre, fiché dans le théâtre cosmique de notre existence, serait un morceau de la vie elle-même, un instant de réflexion sur le grand scénario dans lequel nous avons été embarqués sans préavis.
Cela supposerait que l'on ne choisisse plus prioritairement des textes anciens, d'une compréhension ardue - malgré l'effort de Badiou pour actualiser le texte de Platon - mais que des auteurs écrivent des textes plus actuels, accessibles à tous nos contemporains, pour permettre à certains de se jeter dans l'échange. Selon quelques règles du jeu.