Vendredi dernier, 10 janvier, fut un jour d'échauffement dans l'Hexagone. Dieu (ou la Nature, allez savoir) avait donné à la ville du Grand Eléphant et du château des Ducs de Bretagne, d'en être le point d'attraction. Mais, alerté par France Culture, j'ai pu m'offrir en contrepoint sur l'écran de l'ordinateur, le spectacle bénéfique d'une causerie, comme si j'y avais assisté au premier rang. Le jeudi 12 décembre 2013 Edgar Morin, né en 1921, avait développé à l'Université de Nantes le beau titre "Amour, poésie, sagesse". En différé, Edgar m'a ravi.
Le sociologue philosophe est remonté jusqu'à l'attachement des êtres aux objets et aux autres vivants, celui de l'animal à la nourriture et celui de l'attraction sexuelle. Nous l'avons suivi dans son excursion parmi les étoiles et quand il en appelait à la thermodynamique. Il est revenu sur son grand thème de l'espèce humaine, tout uniment sage et démente. Il a mentionné la présence de l'affectivité dans l'exercice de la raison, comme le contrôle bénéfique du discernement dans la passion. Il a passé en revue les différentes caractéristiques de l'humanité créatrice d'outils, de mythes et de religions, de relations économiques et de jeux. Il a évoqué les règles de la parenté et l'équilibre entre exogamie et endogamie, la transgression des règles, car l'amour est enfant de bohème, l'amour courtois et son envers. Edgar a paisiblement fait appel à la symbiose de l'extase physique et de l'extase adorante, glorifiant l'heureux moment post-coïtal qui n'abandonne pas les partenaires à la tristesse, comme le veut un adage, mais à la conversation apaisée. Renvoyant à l'ouvrage de Francesco Alberoni, Innamoramento e amore (1979 - en fr. Ramsay 1981), il a célébré l'amour naissant, en suggérant que sa régénération permanente est souhaitable et paraît possible quand l'autre devient source de poésie, y compris quand commence à se raréfier la consommation de l'échange.
S'il a été précis sur la fascination des regards, la fusion de deux souffles vivants dans le baiser, il n'a pas évité les maladies de l'amour, comme la frustrante quête donjuanesque, l'aveuglement et la possessivité. Il n'a pas éludé les déclins de l'inclination qui reste malgré tout un risque à courir. Mais il est bien d'accord avec Edith Piaf : "Qu'on soit riche ou sans un sou, Sans amour on n'est rien du tout."
L'aspect prosaïque de la vie indique, selon Edgar, l'obligation de gagner sa vie pour se suffire, en s'appliquant à des opérations qui sont loin de donner constamment du plaisir, tandis que la tranche poétique de l'existence correspond à une activité créatrice, source de joie. La part efficiente du savoir et de la communication nous oblige à appeler un chat un chat, tandis que le langage de l'analogie, de la métaphore, de la musique, des rythmes inventés pour égayer les jours permet d'accéder à un autre plan d'échange entre les êtres. Le machinisme, le capitalisme, la domination croissante de la finance, du chiffre et de la quantification, qui sont à l'origine de notre monde présent ont rencontré la résistance du romantisme et du surréalisme jusqu'à l'idée d'une vie vécue poétiquement. Hölderlin, Breton, Aragon viennent appuyer Edgar, qui a terminé son intervention en chantant la complainte de Rutebeuf Que sont mes amis devenus.
Le conférencier avait omis de traiter son troisième point, la sagesse. Sollicité d'en dire quelque chose plutôt que de répondre à une question de la salle, il s'est acquitté de cette agréable tâche en avouant que notre vie ne se limite pas à son aspect raisonnable, à une attention méticuleuse à toutes les règles à tout instant. Rien de grand ne se fait sans passion dans cette existence où notre condition se dissipe dans l'incertain. Il faut bien conclure quelques accords à l'amiable entre la part sage et la part démente de nous-mêmes. Il a renvoyé à Mandela qui a mené un combat de libération, en tendant à séparer les dominés des dominants, mais en allant ensuite jusqu'à vouloir intégrer dans une alliance nouvelle le colonisé et le colonisant. Si les génarations militantes héritières ne se haussent pas au niveau ce noble projet, Mandela n'y est pour rien.
Ce qui rendait serein un tel exposé, c'est que l'homme âgé confiait une expérience mûrement réfléchie. On a bien de la chance quand on entre soi-même dans sa dernière saison, de pouvoir y mirer sa propre aventure. Merci à l'Université de Nantes et à France Culture de nous avoir fait partager ce paisible bonheur.