Edouard, le fils célibataire d'un vieux couple de cultivateurs, régis par la coutume. Seul Pierre Michon aurait su, dans ses Vies minuscules, joindre Edouard à ses étonnants personnages, « stupéfaction de son enfance, égarement de son adolescence. » Edouard : une mère qui faisait encore son beurre en battant le ribot ; pour tous les travaux, un seul cheval dans l'écurie ; les soirs des journées torrides, une garde délirante le fusil sur l'épaule autour de la meule de paille ; une fin conforme à la poutre d'un grenier, près d'une superbe cheminée du XVIème siècle.
Sous la bruine, les gibloulées ou le déluge, Edouard était méconnaissable. Dehors. Filant de la vieille demeure à l'écurie, puis au cellier. On le retrouvait dans le jardin. Sur la route, au bout des bâtiments, il arrêtait les passants pour deviser joyeusement. Il attelait le cheval, partait engager quelque culture ou transporter des fagots oubliés. Ravi sous la flotte. La liberté tombait du ciel !
Quel bonheur ce 31 décembre de chausser les bottes, d'enfiler l'imperméable, de déployer un grand parapluie et de remonter la Vilaine engrossée par les averses de fin d'année. Le fleuve, maîtrisé, dévale vers l'Atlantique. A la surface, des bouillonnements ; au déversoir, la puissance d'un rapide. On croit sentir vibrer le sol. L'arrêt au milieu des passerelles, avec le sang-froid du commandant de navire.
Les mouettes rieuses se sont toutes posées à l'entrée du large bief, bas et calme, que longe la rue Alain Gerbault et qui va au moulin. Toutes, sauf une, qui semble apprécier l'intumescence des flots comme le retour de la marée. Dans un piqué virevoltant, elle croise une corneille. L'oiseau et le vieux citadin, s'emballent dans la crue, comme Edouard. Comme Paul Claudel dans la deuxième des Cinq Grandes Odes, clamant : « Et l'eau même, et l'élément même, je joue, je resplendis ! Je partage la liberté de la mer omniprésente ! »