En ville, à l'occasion des fréquentes propositions et invitations qui y sont lancées, mais aussi de plus en plus dans les cantons les plus ruraux et jusque dans des petits bourgs ou dans des chapelles isolées, notamment au cours de l'été, nous avons l'occasion de rencontrer des artistes. Les praticiens des arts plastiques, surtout ceux qui s'adonnent au dessin, à la peinture et à la sculpture, soit à "l'élaboration de formes visibles", comme le précise le dictionnaire, sont présents dans notre quotidien. Il était loin d'en être ainsi, à la campagne, durant mon enfance et mon adolescence. J'ai le bonheur de fréquenter deux artistes dont, sincèrement, les œuvres et l'évolution me touchent profondément. J'ai même eu la témérité d'écrire un texte sur l'exposition de Lise à la Rotonde de l'Opéra de Rennes en 1987 et un autre sur une gravure de Pierre, exposée en Pologne en 1996. Oserais-je aujourd'hui m'engager dans un tel commentaire ? Je ne le pense pas. J'ai pris conscience, en les fréquentant toujours plus, de la distance réelle qui existe entre les artistes accomplis et leurs visiteurs sans qualification dans leur domaine.
La plupart des artistes que nous rencontrons ont montré très tôt des dispositions, ce qui n'empêche nullement les vocations tardives et des parcours très singuliers. Ils ont reçu de professeurs et de maîtres des leçons qui leur ont permis d'assimiler des techniques spécifiques. Leurs œuvres nous sont accessibles parfois dans leur atelier, le plus souvent dans des galeries, lors d'expositions donnant lieu à des vernissages. Nous visitons des musées où nous pouvons jouir des empreintes que les artistes ont semées en chaque siècle. Nous disposons d'émissions de télévision et de sites Internet qui présentent des chefs-d'œuvre derrière la vitre. Tout un monde de connaisseurs et de critiques tente d'apprécier la production, y compris sa cote fiancière, en se référant à des critères qui échappent au tout-venant. Des revues spécialisées, des ouvrages, des centres culturels, des pédagogues cherchent à introduire le peuple à quelques aspects des toiles, de la statuaire, des réalisations composites. Le ministère de la Culture joue sans doute un rôle dans la promotion de certains artistes.
Ainsi, face aux productions, défile la troupe des béotiens légèrement dégrossis parce que mieux pris en charge, de ceux qui n'ont pas montré de dispositions particulières ou ne les ont pas développées, de ceux qui travaillent dans d'autres spécialités, mais aiment s'évader dans les représentations ou les recréations d'une réalité qu'ils voudraient différente. Ils ont pu se retrouver un peu face aux travaux des premiers au cours de leur formation générale. Ils continuent de s'affronter aux dessins, aux tableaux, aux sculptures, à certaines performances de l'art contemporain au cours de leurs loisirs, de leurs déplacements touristiques. Il leur arrive de prendre part à un rattrapage de formation artistique pendant leur retraite. Ils peuvent avoir envie d'acquérir un tableau ou une statue pour les exposer dans leur salon. Voire de s'y mettre un peu eux-mêmes.
Le tout-venant a beau faire, il approche les œuvres avec une connaissance très partielle. Il réagit en fonction de ses sensations, de sa structure mentale, prête à accueillir la nouveauté ou au contraire repliée sur des valeurs déjà bien reconnues. Celui-là, dans la mesure où il s'intéresse aux œuvres d'art pour elles-mêmes, indépendamment de leur valeur marchande, se laisse aller à des impressions mal maîtrisées. La palette de ses appréciations peut se décliner ainsi : il ne se sent aucun attrait pour cette œuvre ; il admire la virtuosité de l'artiste, mais pour rien au monde il ne voudrait avoir ça chez lui ; il trouve la chose intéressante, à connaître, car c'est ce qui se fait maintenant, ça marque un moment de l'évolution des arts, il ne veut pas rester ignorant ; il y revient plusieurs fois, sans trop savoir pourquoi, en tout cas, ça lui plaît ; il a un vrai coup de cœur pour une pièce, mais il n'a pas l'argent pour l'acquérir et il en arrive même à se demander :"Et si j'ai eu un coup de foudre, demain cela ne me dira peut-être plus rien du tout !" Le tout-venant assiste éberlué à l'évolution de la production. S'il s'est affranchi des opinions dominantes, il se promène à travers les siècles en se laissant aller à ses attraits. Il aime éventuellement rendre visite aux œuvres uniquement au musée. Il peut même se contenter d'afficher chez lui des reproductions forcément infidèles, qui lui permettront de ne pas s'attarder sur ce qu'il ne pourrait peut-être pas supporter d'avoir longtemps sous les yeux.
Le rapport que les profanes entretiennent avec les artistes et avec leurs œuvres reste délicat, voire ombrageux. J'ai écrit profanes. Le Robert précise que l'adjectif vise qui est étranger à la religion, qui n'est pas initié à un art, une science, une technique, un mode de vie, etc. A l'époque où tout le monde est invité à écrire, à peindre, à sculpter, à s'exprimer, il paraît tout de même sain de distinguer effectivement entre profanes et initiés.
L'œuvre d'un peintre du dimanche peut nous toucher. Le tableau d'un professionnel en possession d'une technique parfaitement maîtrisée peut nous laisser froids. Mais j'ai envie de parier pour l'ouvrage d'un artiste très sensible à ce dont je ne puis avoir aucune idée, mais en parfaite possession de ses moyens techniques.