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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

DE PLUS EN PLUS ÉTRANGE, LE MOT "ÉTRANGER"

Publié le 13 Décembre 2013 par Lesnen PetitsBois

Il a ri, Julien Lamare, l'agriculteur qui vit sa retraite en plein centre ville. En descendant du TGV à Montparnasse, il a usé du métro jusqu'au bout de la ligne et là il a emprunté un bus pour une obligation dans la Petite couronne. Il a ri, Julien. Il rit encore, ravi de son bain de banlieue.

Julien Lamare est un vrai blanc. Cachet d'Aspirine. Ses saisons estivales laborieuses ne l'ont jamais fait bronzer durablement. Entraîné sur une plage, il consent au bain, jamais à l'allongement sur le sable. Il préfère arpenter le sentier des douaniers, tandis que sa chérie se dore. Trop décalé au milieu des baigneurs, parce que trop blanc. Gaulois, comme disent en plaisantant les enfants à l'école, dans son quartier.

Après une nuit d'hôtel en périphérie, Julien s'est dirigé vers l'arrêt du bus. Zut, il repart ! Il va falloir attendre le prochain. Il court un peu, mais c'est désespéré. Pas du tout. Le bus s'arrête pour lui cinquante mètres en aval de la station. La porte s'ouvre. Le sourire du conducteur qui vend un ticket émane d'un visage dont la couleur contraste complètement avec celle de la peau de Julien. Frères de tous les pays. Le berceau de l'humanité, c'est l'Afrique.

Un monsieur très digne et pas si jeune s'est levé au bout d'une minute. Il a insisté pour que Julien occupe son siège. Ils ont comparé leurs dizaines, bavardé et puis cette conversation est devenue si amicale que l'agriculteur octogénaire s'est risqué à demander : "Dans quel beau pays vivaient vos ancêtres ? - En Algérie. - Mais encore ? - Bou Saâda." Ils ont évoqué les Empires, les combats de Libération, la torture, les horreurs de la guerre. Julien a signalé son service militaire là-bas, avant les événements. Un échange comme entre des Français et des Allemands réconciliés après tant d'hostilités. Le monsieur a dit ce que pense Julien depuis bien longtemps : "Il y a eu la colonisation, la décolonisation et maintenant les anciens colonisés aiment venir ici, parce qu'il y fait bon vivre, n'est-ce pas ?" Ils ont ri ! Ils ont ri de bonheur, comme Sara dans la Genèse, à l'annonce de la vie qui - merveilleusement - défie l'impensable. Julien, l'agriculteur gaulois, s'est senti renaître au milieu des passagers du bus. Le monde entier était là. Toutes les couleurs en version féminine et masculine. Dans un monde tout neuf.

Il a lu sous l'arche de la Défense : Idée, un cube ouvert, une fenêtre sur le monde, un symbole de l'espoir que dans le futur, les hommes pourront se rencontrer librement. Dans le futur. Dans le présent. De plus en plus étrange pour lui dans la TGV du retour, le mot étranger.

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