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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

PRÉAMBULE À TROIS EMPATHIES

Publié le 4 Novembre 2013 par Lesnen PetitsBois

Au cours de cet été 2013, trois hommes d'action et de réflexion, Pierre Rabhi, Michel Onfray et François Roustang m'ont tiré par la manche. Je ne les connais que par quelques écrits et leur parole, entendue en différé sur France Culture, enregistrée et réécoutée. Dans ce blog, j'aimerais dire ce qui m'a stimulé dans leur appréhension de l'époque présente. Préalablement cependant, je tiens à préciser le point de vue personnel à partir duquel j'interrogerai ce que j'ai cru comprendre de leur propres convictions. Je me contente donc de tenir aujourd'hui ce discours préalable. Je présenterai ma réaction, face à chacun de ces trois agitateurs de réalités et d'idées, au moment qui me semblera opportun, en renvoyant toujours à ce préambule.

Rien de philosophique ici. - Il ne paraît pas à la portée de l'humanité d'aller peupler un autre satellite. Du moins pour l'instant. Nous n'avons qu'une terre. Les membres les plus actifs de notre espèce, dont le nombre est toujours croissant et les mouvements en accélération constante, s'emploient à la modifier avec détermination. L'état actuel de notre globe résulte des rapports concrets de forces qui s'exercent à sa surface entre le milieu et les vivants et entre les vivants eux-mêmes.

Comprendre un peu l'étrange voyage dans lequel nous avons été embarqués, pour un temps éphémère au regard de celui des constellations, consiste à considérer la vie des individus et des sociétés dans leurs divers rapports aux autres et dans la durée. Dans la synchronie et la diachronie. Comment pourrait-on demeurer candide quand on se sait en présence, entre autres situations, de la précarité croissante de l'emploi, du retour de nationalismes égoïstes et suicidaires, des menées cyniques de la finance internationale, de l'incapacité à résoudre les tensions millénaires au Moyen-Orient, des migrations aux fins tragiques suscitées par les guérillas, les haines religieuses et la misère, de l'exploitation des couches les plus misérables de la population du monde pour produire à bas coût des marchandises frelatées ? Quant à nos mésaventures les plus dramatiques, comment ne pas faire confiance aux chercheurs qui nous montrent qu'elles s'inscrivent dans l'histoire heurtée de l'humanité ?

Je ne formule pas ici une théorie philosophique de l'évolution du monde. Loin de moi la certitude de l'existence d'un projet qui se serait déployé depuis le big bang et guiderait l'évolution des vivants. Loin de moi la conviction que la totalité existentielle perceptible dont nous faisons partie serait éternelle et que tout ce qui s'y produit serait le fruit du hasard et de la nécessité. Je ne parle donc pas des lois de fonctionnement du monde et de la vie. Cette indispensable prospection relève des penseurs agréés. J'affiche seulement ce qui s'impose à la vue, au regard du piéton lambda, à l'élève attentif. Je note les observations primaires, auxquelles chacun de nous peut se livrer. Pas question non plus de proposer des plans pour une vie meilleure. Nos bibliothèques en contiennent beaucoup et de très astucieux en attente des lecteurs.

L'évidence d'une lutte continue. - Ce qui saute aux yeux de tous, c'est la mêlée opiniâtre qui travaille la biosphère. En premier lieu, les vivants reçoivent en différents points du globe les assauts déchaînés de la marâtre nature. Séismes, éruptions volcaniques, typhons et tsunamis, oh combien naturels, demeurent insensibles à la fragilité du monde animé. Quant aux vivants eux-mêmes, pour subsister, ils dévorent d'autres vivants. Chaîne alimentaire. Enfin, les hommes sont les plus cruels envers les autres vivants pour assurer leur propre survie et leur croissance. A l'intérieur de notre espèce, les hostilités ne faiblissent pas. Elles se donnent à voir dans le présent, comme un développement cohérent avec les reconstitutions par les historiens des millénaires écoulés. Mais les conflits, d'abord limités entre tribus, se sont peu à peu mondialisés. Aujourd'hui, c'est la guerre économique qui fait rage. Au mode de développement libéral dominant sur la planète, qui n'est pas tendre pour les faibles, s'opposent des actions qualifiées de terroristes. Leurs opérateurs renforcent leur capacité de nuisance en recourant à des moyens toujours plus légers, plus sophistiqués et mieux dissimulés. Avec ces armes, on n'affronte pas une armée adverse, mais on massacre des innocents. Nathan Myhrvold, de Microsoft, a écrit un rapport où il se montre préoccupé des capacités croissantes du bioterrorisme.

Je ne vais pas en déduire qu'une sorte de super-programme d'évolution violente du processus de la vie se donne à voir depuis toujours, aussi clair que de l'eau de roche. Ce serait philosopher. Pourtant, ce ne sont pas simplement les médias qui sont remplis des actualités de nos rivalités. Nos conversations, alimentées par l'expérience de chacun et par des témoignages incontestables, renvoient sans relâche à la férocité du déploiement de la vie. Ainsi le spectacle de la biosphère en mouvement fait plus penser à une compétition pour vaincre des adversaires qu'à un joyeux partage entre compagnons de cordée.

Sans nier les joies de l'existence. - Je ne nie pas le bonheur, dans tous les pays du monde, de merveilleuses réalisations, parfois de bonne taille, parfois lilliputiennes et brèves, en tout cas respectueuses de l'environnement et des autres espèces, franchement participatives, hautement humanistes. La beauté, la bonté et l'agrément se donnent à observer partout et toujours, mais outre que les réussites, joies et bienfaits sont répartis fort inégalement à la surface du globe et dans le temps de chaque existence, certains individus et certains groupes en sont presque complètement écartés. Et les souffrances persistantes endurées, échues de manière apparemment aléatoire, ne peuvent être interprétées comme le prix à payer pour que jouissent de la vie des personnes et des catégories plus chanceuses.

Dans les espèces évoluées, le sort des semences, prodiguées à gogo par la nature, sont bien diverses. Certaines tombent de fait sur une jolie place au soleil. D'autres, moins bien dotées par leur emplacement de départ, mais pleines d'énergie, parviennent à un épanouissement satisfaisant pour obtenir la faveur de la lumière, comme un gringalet qui joue des coudes pour monter à la tribune. La course de la vie a conduit l'humanité elle-même à des développements impressionnants, mais au prix - jusqu'ici - d'une sélection qui a été avantageuse pour certaines catégories d'individus mieux outillés pour la compétition. Elle a été défavorable à beaucoup d'autres moins dotés en énergie, moins bien placés et moins habiles à acquérir de l'information et de la formation, moins décidés.

Des religions ont chargé l'humanité elle-même d'une culpabilité particulière (un péché originel) pour expliquer la violence de cette concurrence, la fureur des combats livrés face à face et les séquelles des affrontements larvés, mais non moins sanglants. Cela a donné lieu à une mythologie des origines, une sorte de conte pour enfants, qui fait sourire aujourd'hui ceux qui accèdent à la connaissance, progressivement et scientifiquement dévoilée, du réel processus de l'évolution. Cette mythologie périmée ne doit pas être méprisée, car pendant un temps, elle a joué un rôle régulateur de la vie sociale. Elle a pu être intégrée dans la morale d'une époque.

Les scénarios d'une vie meilleure et des sages en vigie. - Des humains ont toujours rêvé d'autres scénarios de vie commune à l'intérieur de notre espèce et militent pour les mettre en place. Ainsi, des hommes perspicaces ont pensé que notre espèce allait pouvoir corriger cette violence, la limiter, pour que nous puissions parvenir à un équilibre plus vivable. Il paraît opportun de répartir ces ingénieurs de l'avenir en deux catégories, celle des utopistes et celle des sages qui assurent une sorte de veille.

Les utopistes pensent que jusqu'ici une erreur de programme a permis à la rage de vivre de se perpétuer. Ils exposent les conditions d'un monde plus juste et plus humain. Mais leurs analyses paraissent tellement réductrices d'une réalité fort complexe que leurs projets de vie heureuse, même s'ils sont mis en œuvre temporairement (pendant sept décennies en URSS), ne peuvent être maintenus très longtemps en exercice, surtout s'il s'agit de les réaliser à grande échelle. Se manifestent sans tarder des dissidents qui pensent autrement que les inspirateurs du projet en cours. Qu'en faire, si l'on veut obtenir des résultats au profit d'une majorité apparemment consentante ? On les enferme pour les rééduquer et on les soumet à des travaux forcés. Puis des profiteurs parviennent à tirer leur épingle du jeu et se dégage bientôt du système une nomenklatura favorisée par le retour des privilèges. Enfin on se rend compte qu'une oligarchie de despotes, des tyrans doués pour séduire des soumis, eux-mêmes alléchés par des hochets et des bonnes places, prennent la direction des affaires. Un jour la belle utopie, comme la banquise au réchauffement du climat, fond au contact de la réalité. Les plus petits phalanstères peuvent durer davantage, mais ils finissent aussi par se morceler, parce que l'Autogestion, c'est pas de la tarte, comme Marcel Mermoz, de la communauté Boimondau, qui fonctionna de 1944 à 1971, l'indiquait dans le titre d'un ouvrage publié en 1978.

Sur la scène mondiale, nous voyons aussi apparaître des sages, plus modestes que les utopistes actifs. Ils sont devenus lucides à force d'expérience et d'analyse pénétrante et débattue. Ils décrivent avec beaucoup de clarté les excès de l'évolution en cours. Ils jouent le rôle de veilleurs. Pour retarder les catastrophes prévisibles, qui guettent notre espèce, les politiques les consultent, mais se montrent impuissants à retarder la course effrénée, à cause de l'obstruction des lobbies stimulés par la finance et les défenseurs des intérêts nationaux. Les sages indiquent ce qui leur paraît être la bonne direction. Ils recommandent souvent une priorité à l'humain, une attention à la modération, voire une autre conception de l'existence. Je vous entretiendrai de trois d'entre eux dans les semaines à venir.

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