Au nombre des sages qui veillent sur le monde et avertissent l'espèce de ses impasses, il faut compter Pierre Rabhi. Pendant l'été dernier, j'ai écouté la retransmission de son interview, faite par Laure Adler, sur France Culture dans Hors-champs, à l'occasion de son livre Vers la sobriété heureuse, Babel-Actes Sud, 2010. Ce titre m'a enchanté et je viens de lire cet ouvrage. L'itinéraire singulier de Pierre Rabhi se trouve dans Wikipedia, où chacun le découvrira facilement. Je vais mettre quelques guillemets aux lignes qui suivent, mais ce que j'écris est imprégné de sa pensée. L'interprète s'en écarte sûrement aussi par endroits.
La critique de notre modèle contemporain d'existence. - Pierre Rabhi n'idéalise pas le passé des sociétés préindustrielles. Elles ne vécurent pas sans violence. Le rapport entre les hommes et les femmes y fut souvent aliénant pour ces dernières. Mais, de ces communautés humaines au rythme lent il voudrait recueillir les valeurs positives, tout ce qui faisait alors le bonheur de vivre ensemble. Un bonheur perdu. L'espèce alors ne se considérait pas en ces temps comme propriétaire de la planète, mais comme en faisant partie à côté des autres espèces. Usant des choses, sans jamais en abuser, ni accumuler, elle n'en prélevait respectueusement que son nécessaire. Elle devrait utiliser parcimonieusement les ressources, comme le font les autres animaux dans leur rang. L'homme moderne a perdu la notion essentielle de sa place dans l'évolution. Le lien avec la terre mère est si altéré que nous assistons à l'élimination des paysans de sa surface, après la domination du tracteur et de l'agrochimie. "La modernité a édifié une civilisation hors sol !"
Cet homme d'action et de réflexion fustige l'usage vulgaire de la finance ("l'argent gagné en dormant", la monnaie qui n'est plus au service d'un échange proprement humain). L'appât du gain a tout perverti et conduit à une exploitation immédiate de la terre sous l'aspect d'une pure rentabilité. Aujourd'hui "la terre doit cracher de l'argent." Le travail n'est plus l'activité nécessaire pour vivre heureux ensemble, mais un moyen d'accumuler une fortune et tant de choses inutiles à une existence conviviale. La concurrence croissante élimine les moins adaptés aux exigences de la pieuvre du profit. Elle expédie les perdants sur les routes du monde à la poursuite de rêves sans consistance. Beaucoup n'y récoltent que la galère et tombent au mieux sous la dépendance humiliante des organismes humanitaires, au lieu d'accéder à une vie dignement humaine.
Les contemporains ont complètement égaré le sens du terme économie. Il a été si perverti que les guerres, pensent certains, peuvent relancer l'économie ! Pierre Rabhi croit toujours valables les analyses de Roegen, économiste roumain, qui a défendu la "décroissance soutenable", malgré la difficulté de bien faire entendre l'expression. La seule économie valable selon Roegen viserait à procurer "le bonheur avec de la modération".
Pierre Rahbi blâme un développement de l'outil à une vitesse exponentielle et le rêve d'une croissance illimitée. Dans ses ouvrages et ses conférences, il montre comment la surabondance de l'outillage créé par l'homme, "fait en principe pour le libérer, l'a rendu esclave". Nous allons "de boîte en boîte" (on travaille dans une boîte, on va dans sa caisse en boîte se divertir, avant de passer sa retraite dans une boîte à vieux et de finir dans la boîte ultime, un peu comme Graeme Allwright l'avait déjà chanté. Sans compter que, de plus en plus, par exemple dans notre voiture, nous nous trouvons devant des boîtes noires, auxquelles nous ne comprenons plus rien et dans lesquelles nous ne pouvons intervenir. Le producteur consommateur n'est plus que le rouage des Temps modernes de Chaplin. Il produit en abondance pour se gaver.
Changer de paradigme. - Loin des projets prométhéens, il s'agit de reprendre conscience de notre véritable place dans l'univers, auquel nous devons notre apparition dans la chaîne de la vie. Il faut alors "mettre l'humain et la nature au cœur de nos préoccupations et tous nos moyens à leur service." Il faut "changer de paradigme". La grande mutation à opérer est celle des individus. Selon une pédagogie de l'être et non pas de l'avoir. Rabhi appelle à "l'insurrection des consciences". Il a toujours subordonné son activité à l'humain et s'est limité en conséquence. Il souhaite que ce changement s'opère de proche en proche. Pour user du monde en mettant en œuvre une "sobriété heureuse". Introduisons la modération dans l'excès actuel. Fondons la civilisation sur la puissance de la sobriété. C'est une affaire d'éducation : il ne suffit pas de dire "quelle terre laisserons-nous à nos enfants ?" mais "quels enfants laisserons-nous à notre terre ?" Retrouvons aussi le lien vital entre les générations.
Pierre Rabhi est par excellence l'homme de la non-violence. La figure opposée de la lutte se donne à voir dans l'hospitalité. Né dans l'Islam, confié à une famille catholique dans laquelle il s'est converti, il estime ne se rapporter aujourd'hui à aucune religion. Il écrit, p. 90 : "En dépit de nos élucubrations, de la beauté que notre planète nous offre et de l'intelligence créatrice, nous sommes bien obligés de constater que ni les religions, ni l'art, ni la science, ni la politique, ni la philosophie n'ont apaisé le monde, nos cœurs et nos consciences. On peut supposer que sans eux le monde eût été plus barbare qu'il n'est, mais je ne peux me défendre de l'idée qu'ils ont été aussi facteurs de dissensions et de violences."
Réaliser une vie avant la mort. - Le rêve de cet homme n'est pas celui d'une vie après la mort, une question insoluble pour d'innombrables vivants, mais surtout de savoir si l'on peut instaurer pour tous les humains une vie avant la mort. Pierre Rabhi s'y emploie concrètement comme on le lit dans Wikipedia. Il a payé le prix de son existence simple, respectueuse de la terre nourricière, et celui de la transformation en oasis du petit territoire ardéchois ingrat mais magnifique, sur lequel il a exercé sa patience. Il est à l'origine d'innombrables réalisations enthousiastes, conviviales, humanistes à travers le monde. - Il suffit de taper sur Internet des mots comme Agroécologie, Les Amanins, Colibris, Terre et Humanisme, La Ferme des Enfants et le Hameau des Buis, Mouvement des oasis en tous lieux, Monastère de Solan pour se trouver devant les images et les paroles d'une nouvelle manière d'être au monde.
L'action de Pierre Rabhi est militante. Il transmet. Il a été appelé dans son Afrique natale, dans le monde entier et dans plusieurs instances internationales. Il milite pour "rendre leur autonomie alimentaire aux populations". Le Maroc, la Tunisie, le Mali, le Sénégal, le Burkina Faso, le Cameroun et d'autres ont bénéficié de son expérience. La Roumanie aussi, par le monastère orthodoxe de Solan, s'intéresse à la sobriété heureuse. Le MAPIC est le Mouvement pour l'Insurrection des Consciences, pour "remettre la nature et l'humain au centre de la vie sociale". En quelque sorte, Pierre Rabhi nous avertit : ou bien vous continuez comme vous le faites et vous courrez plus vite à la fin de l'espèce ou bien vous changez radicalement votre manière d'être au monde et l'humanité connaîtra plus durablement le bonheur de vivre. N'aurions-nous été qu'un "regrettable accident" dans l'univers ? Tant d'espèces ont disparu, parfois brutalement, en raison de catastrophes diverses au cours de l'évolution. Y plongerions-nous à grande vitesse par notre ineptie ? Pierre Rabhi a attiré l'attention de penseurs importants de la totalité comme Edgar Morin.
Le boson de Higgs. - Un homme aussi intelligent, expérimenté, positif, militant que Pierre Rabhi ne peut pas ignorer les conditions du monde concret et global dans lesquelles il est contraint de travailler. Il remarque que vivre simplement peut coûter cher dans le monde réel où nous sommes. Sa voiture d'une gamme moyenne, se charge de livres. Il est probablement embringué dans ce que l'on appelle des conférences souhaitées par des éditeurs et qui se terminent par des séances de signatures. Il prend l'avion pour diffuser sa bonne parole. Il se sert d'ordinateurs. Comment ne se sentirait-il pas intégré malgré lui dans cette course où personne n'a pu empêcher l'espèce de détecter à grands frais l'existence du Boson de Higgs et dans laquelle Goldman Sachs règle la danse de la finance mondiale. Pour l'instant, les algorithmes inventés par des physiciens de génie, également spécialisés dans l'avion furtif, selon la revue Nature, agissent sur les marchés financiers depuis des ordinateurs et se font la guerre à des vitesses que l'homme ne maîtrise plus. Il y aurait des mesures à prendre pour limiter les risques d'un immense crash, mais qui les imposera ? La force de la sagesse n'est qu'une force dans l'ensemble des rapports de forces. Sa vigueur peut s'acccroître et en tout cas donner à beaucoup des raisons de se redresser et de se remettre en marche.
La sobriété heureuse a-t-elle des chances de se diffuser largement ? - a-t-elle des chances de se diffuser largement ? - Qui ne se voudrait un peu colibri avec Pierre Rabhi pour éteindre l'incendie qui dévore la planète ? Mais qui ne se sent aussi un peu pyromane ? En effet, qui peut s'abstraire de l'étonnante accélération présente, déjà, au milieu du matériel électronique que nous manipulons ? Pourquoi la leçon, qui aurait tout avantage pour nous tous à se propager, non pas comme le feu dans la lande, mais comme la lente et profonde imprégation d'une pluie fécondante, a-t-elle peu de chances de rassembler pendant longtemps une majorité suffisante d'adeptes parmi les humains ?
Il me semble que ce qui empêche d'éradiquer la lutte à l'intérieur de l'espèce, ce soit d'abord la brièveté de nos générations. Elles n'ont pas le temps d'intégrer l'expérience acquise. La majorité de nos congénères, pendant l'essentiel de leur vie active, se trouvent engoncés nécessairement dans les obligations quotidiennes : se procurer nourriture, vêtements et logement, se former pour y parvenir, se déplacer pour tout cela, se distraire un peu, se reproduire, éduquer les petits. Il reste si peu de temps pour une réflexion globale, pour une maturation, pour des décisions consensuelles vers la sobriété heureuse. Cette méditation sur notre insatiabilité et notre insatisfaction, expérimentées et vraiment déceptives, devrait nous conduire à modérer nos désirs, mais elle arrive bien tard dans la vie d'une minorité seulement.
S'oppose ensuite au succès du projet de modération la volonté de toute génération nouvelle de se faire sa place. Elle se construit en différant de la génération précédente. Elle considère, dans son ensemble - il ne s'agit pas de quelques exceptions - l'expérience acquise par la génération précédente comme à dépasser. Elle est prise dans l'évolution, dans la nécessité de transformer, de faire autrement, de s'affirmer, mue par l'insatiable désir des plus forts de savoir, d'expérimenter, de réussir de l'inédit, d'aller plus loin et autrement que les précédents.
Estime du colibri - Je ne vais pas dire que Pierre Rabhi me fait penser aux Amish, la communauté américaine anabaptiste, dont le train de vie s'oppose à la modernité. Si j'avais vingt ans et si je savais sur la vie tout ce que j'ai appris - une situation aporétique - j'aurais bien envie d'aborder l'avenir en compagnonnage avec Pierre Rabhi. Lorsque j'écrivais l'Arbre de paradis, lorsque je rédigeais la Corbinière enchantée pour Geo, "le berger des arbres," les deux aux Editions Rue des Scribes, je pense qu'il y avait dans mes lignes un peu de connivence avec l'approche de la vie de cet homme d'action, de ce sage authentique. Pourtant, aussi loin du pessimisme que de l'optimisme, ne distinguant aucunement jusqu'à ce jour les promesses audibles d'un monde meilleur, je reconnais que je préfère, pour ne pas finir débile, me situer du côté des Colibris de Pierre, déversant leurs gouttes d'eau sur la fièvre évolutive, que du côté du crochet à phynance du Père Ubu.