Son rapport au peuple (sans majuscule) sonne juste. Je ne connais Michel Onfray que par Internet (notamment son site officiel, celui de l'Université Populaire de Caen et celui de l'Université Populaire du Goût d'Argentan), par la télévision, par des articles de presse, par ses cours à l'UPC rediffusés en conférences estivales sur France Culture et par son Traité d'athéologie, Grasset, 2005. Je ne prétends pas, m'y référant, chercher à lui être fidèle. J'explicite, à travers mon prisme, ce que j'en retiens, forcément en le déformant. Dans cette livraison, je vais surtout exprimer mes restrictions. La prochaine fois, je préciserai mes accords.
M. Onfray tel que je me le représente. Il m'apparaît comme une force de la nature, un surdoué, pas tout à fait de notre humanité commune. Cinquante-quatre ans, docteur en philosophie, de 50 à 60 ouvrages publiés, traduits en plus de 25 langues. Il est appelé à donner des conférences à travers le monde. Il paraît très au courant de l'histoire de la philosophie et il en présente une contre-histoire. Il a lu des livres oubliés, parfois introuvables, il a fouillé dans les correspondances des philosophes pour scruter leur vie et la mettre en rapport avec leurs écrits. Il discerne en chacun ce qui va et ce qui cloche. Personne n'explique aussi clairement que lui la place des situationnistes (Debord, Vaneigem) dans Mai-68. Il présente clairement Marcuse, Paul Nizan, Henri Lefebvre, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et surtout Albert Camus. Sur les utilisations partielles (écolo, catho, entre autres) de Heidegger, il est net. Je ne sais pas très bien où je mets les pieds : je sais que Michael Paraire a publié Michel Onfray, une imposture intellectuelle, les Editions de l'Epervier, 2013. A l'occasion des rencontres du Livre et du Vin de Balma (Haute-Garonne), Paraire, philosophe, auteur et éditeur, fut exclu d'une table ronde sur Camus. La salle et les puissances invitantes durent choisir entre Michel Onfray qui refusa de débattre avec qui le traitait d'imposteur et son détracteur.
Les pages et les déclarations péremptoires de M. Onfray sur l'affaire Jésus, que j'ai étudiée en qualité de professeur d'exégèse, m'étonnent assez. Cela ressemble plus à une cavalcade pour amuser des lycéens en classe d'histoire qu'à une étude réservée et pointue sur le sujet. Autant je trouve que le rôle de Renan, de Loisy et de tous les auteurs de la crise moderniste fut décisif pour contraindre les Eglises à appliquer à la lecture de la Bible toutes les sciences humaines disponibles, autant je pense que les progrès de l'exégèse ont été assumés chez une majorité de chrétiens au XXe siècle. Mes maîtres en exégèse de Saint-Brieuc, de Rome et de Jérusalem, dans les années 48-59, m'ont paru disposer d'une liberté d'interprétation presque sans faille. Je me demande pourquoi M. Onfray privilégie, pour nier l'existence historique de Jésus ou au moins s'en montrer totalement indifférent, le travail méritoire mais dépassé aujourd'hui de Prosper Alfaric (1876-1955). Des noms comme celui de Guignebert renvoient à des thèses un peu lointaines. Le philosophe serait déjà plus crédible sur l'aventure évangélique s'il se référait au moins à Bultmann pour démythologiser. Passons, en souhaitant que dans des domaines pour moi beaucoup moins connus, il n'ait pas fait des choix similaires. Son Jésus est fait de quelques brins, sans considération des couches les plus anciennes des textes, patiemment décollées des apports rédactionnels plus tardifs bien datés par exemple par un exégète aussi perspicace que M.-E. Boismard, qui fut mon maître à l'Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem.
Un saint Paul assez caricatural. - De même, après avoir enseigné les Epîtres de saint Paul et après avoir en quelque sorte lâché l'apôtre pour confesser mon agnosticisme, je continue de considérer Paul de Tarse comme un fondateur de civilisation. L'apôtre qui a sorti le message évangélique de son aire palestinienne de façon décisive reconnaît ses limites, mais je ne puis me contenter d'y voir un "hystérique" et un "histrion", parfaitement décrit dans les manuels de psychiatrie, vivant avec sa névrose en en faisant le modèle du monde, "névrosant le monde", "un homme au glaive". Paul a persécuté les croyants, mais il s'est converti. Après, il ne parle du glaive que métaphoriquement, à savoir du glaive de l'Esprit (Eph 6,17), qui est la parole de Dieu. Cherchant à se faire accepter des autorités romaines, il rappelle seulement que l'autorité porte le glaive (Ro 13,4) et qu'il faut lui obéir. Lui-même va privilégier sa foi au Christ plutôt que d'obéir aux autorités romaines. Traditionnellement l'épée de ses statues symbolise son martyre, pas sa violence antérieure à sa conversion. Enfin Ro 8, 18-25 fait une place dans le paradis au chat de Michel Onfray ! Pour l'apôtre toute la création doit être libérée de la servitude de la corruption. On sent bien que le corpus paulinien - pas plus que les Evangiles et leurs commentaires scientifiques - n'a fait l'objet d'une étude approfondie par le philosophe de Caen.
Un philosophe qui vous suggère de penser pour votre compte. - Je savais bien que les philosophes s'affrontaient parfois de manière très vive, pour ne pas dire saignante. Je découvre sur Internet les traces de ces combats jusqu'à des exclusions de tribunes. Pourtant, malgré ces réserves préalables, mon intérêt est allé à ce que Michel Onfray est capable de me faire découvrir. Au contact de sa parole on se trouve souvent contraint de réfléchir pour son propre compte. Il donne à penser. Je le vois en somme comme un fascinant conteur à succès. Son conte puise à la sagesse et aux représentations du monde entier, souvent à de merveilleuses sources négligées. Il en a fait un récit qui remplit les salles.
Dans ma prochaine livraison j'exprimerai donc les raisons de mon empathie et mes réactions sur son programme pour comprendre et rénover la société.