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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

PHILOSOPHE ET CONTEUR FASCINANT (2)

Publié le 25 Novembre 2013 par Lesnen PetitsBois

Après la brève présentation du philosophe de l'Université Populaire de Caen et la formulation de quelques précautions, vient le moment d'indiquer pourquoi il a retenu mon attention cet été et les raisons d'une empathie mesurée.

L'appartenance à un même peuple, jamais oublié. - Mes capacités sont fort modestes par rapport à certaines célébrités que je cite ici, mais j'ai pourtant conscience d'une solidarité avec certains d'entre eux. Ils sont issus du peuple de la campagne ou de la ville. Ils ont trouvé de l'aide sur leur chemin, comme j'en ai trouvé, selon l'expression de l'éditeur Flammarion, au lycée des pauvres. Albert Camus est né d'un père caviste dans un domaine viticole, mort d'une blessure de guerre en 1914, et d'une mère partiellement sourde et analphabète. Il me plaît de savoir qu'il eut un oncle qui lui inculqua l'estime des livres - ce qui m'arriva aussi. Il resta fidèle à son milieu. Je pense à Jean Rohou, un brillant universitaire rennais, spécialiste du XVIIe siècle et notamment de Racine, qui s'est mis, au terme de sa carrière universitaire, à publier des ouvrages comme Fils de ploucs (Editions Ouest-France) et Catholiques et Bretons toujours ? (Editions Dialogues). Il est sorti d'une ferme finistérienne que louaient ses parents. Michel Onfray, selon Wikipedia, est né d'un père ouvrier agricole et d'une mère femme de ménage.

Le problème se pose toujours, après la promotion, de savoir si le sujet déraciné et transplanté a oublié ou non ses origines. On a connu dans l'Eglise des fils de petits paysans savourant à Rome les effets du ferraiolo, des chaussures à boucles et le faste des réceptions dans les ambassades. Certains étaient même devenus experts en héraldique. Facile alors de négliger la solidarité de classe. Dans le monde ouvrier, les militants n'appréciaient guère ces lâchages. Que de fois fois j'ai essayé, sans réussir, de convaincre des agriculteurs qui auraient pu, à mon avis, faire d'excellents professeurs d'université, qu'ils avaient élaboré par leur réflexion assidue sur leur pratique professionnelle, sociale, politique et par leurs lectures une véritable culture. Je trouvais qu'ils se pâmaient trop aisément devant l'intellectuel qui avait obtenu des diplômes. Eh bien, il me semble que Michel Onfray est resté fidèle à son peuple, qu'il continue de faire quelque chose pour prendre part à ses progrès, qu'il en paie le prix.

En marge d'une philosophie élitiste, réfléchir au contact de la vie réelle. - J'ai cru comprendre aussi que ce philosophe ne se concevait pas comme un créateur de concepts, de mots concentrant des idées (exemples : l'être-là, l'en soi, le pour soi). Pour lui, on ne décode pas le monde à partir des livres (par exemple à partir des religions du livre) pour tenter de le transformer, de le refondre dans le moule des Idées avec des majuscules comme le Peuple, la Révolution, la Justice. Onfray refuse le robespierrisme de la Révolution française, opérée par les héros du ressentiment. S'il reconnaît à celle-ci son aspect solaire (les Droits de l'homme, l'abolition des privilèges, la reconnaissance du statut de juifs, la condamnnation de l'esclavage, la promotion féminine, etc.), il en déplore le versant sanguinaire, le côté jacobin, au nom d'une Egalité obtenue par la guillotine. Il dénonce aussi un communisme guidé par des intellectuels de haut vol qui ont accepté le pacte germano-soviétique et qui, au courant du goulag, y ont consenti au profit du triomphe de la Cause. Il fustige un communisme dirigé par des apparatchiks plus soucieux finalement de leurs places que d'appuyer les dévoués militants de la base, vendeurs de l'Huma, colleurs d'affiches, généreux de leur part de salaire et de leur temps et qui ne voient jamais rien venir. Onfray est délibérément contre une pensée transcendentale d'élites de l'ENS, où ont pontifié des penseurs prêts à admettre le sacrifice de certaines personnes humaines pour qu'advienne l'Humanité idéale, en quelque sorte selon l'idée platonicienne, et qu'elle s'incarne sur la terre. Il montre que la violence révolutionnaire est chez Marx, dans le manifeste du PC dès 1848, pas avec le terme goulag, mais équivalemment. En faveur de la non-violence, il cite Gandhi et même le mythe de Jésus. Je me sens vraiment en accord avec lui sur l'ensemble de cette position.

Contre toute logique idéaliste, contre Sartre, porteur d'une certaine idée du Peuple, Michel Onfray choisit Camus en qui il voit un socialiste libertaire. Il introduit de façon passionnante à la compréhension de l'Homme révolté. L'homme révolté dit non là où il n'y a pas de sens, à la souffrance de l'enfant et de l'innocent.

Onfray dézingue aussi la prétendue science économique qui n'est pas du tout une science exacte. Elle est tout au plus une science humaine … très inhumaine, élevée au rang de religion. Une sorte de religion nouvelle, celle du libéralisme qui produit le paupérisme. Comme lui, je suis frappé depuis septembre 2008 par ce commentaire incessant et sans doute bien rémunéré des spécialistes de la crise, parfaitement diplômés, bien casés dans les médias ou les hautes écoles et qui commentent les courbes du chômage à la télévision, sur toutes les radios et sur Internet.

Je n'ai aucune prétention en philosophie, mais le jour où j'ai cessé l'exercice de ma propre spécialité - après 37 ans 1/2 de cotisation - pour réfléchir en citoyen non qualifié sur la vie ordinaire dans toutes ses dimensions et lorsque je me suis contenté de projeter mes reflexions sur Internet, les laissant à la disposition du passant, mais sans faire la moindre propagande, j'ai bien eu l'impression de me situer dans une démarche du même ordre que celle de Michel Onfray. Il s'agissait pour moi de réfléchir sur la vie concrète, sur notre navigation humaine, d'essayer de comprendre ce qui était en jeu à tous les niveaux de notre existence et d'adopter un comportement adapté : celui de la sobriété heureuse en somme. M. Onfray veut une philosophie en rapport avec la vie concrète du philosophe. En cela j'ai pour lui de l'empathie. C'est un affranchi, qui n'a pas peur de se mettre à son compte pour penser, un philosophe soucieux de son rapport à la vie, à la souffrance, concevant la philosophie comme un art de vivre. Il pense le monde avant le monothéisme. La philo monte de la terre. Les idées ne tombent pas du ciel.

Une proposition sociale, des options libertaires. - Dans la France présente, M. Onfray décèle une logique de guerre civile, une stérile opposition binaire droite / gauche sans compromis possible. Il dénonce des élections sans proportionnelle. Un fort pourcentage de nos concitoyens ne sont pas représentés. Un centre neutralisé n'a rien d'autre à faire que de porter les valises de la droite. Notre classe politique est complètement épuisée et impuissante pour changer la vie. Quand la France en eut assez de la IVème République et qu'il fallut décoloniser, elle en confia la mission à de Gaulle. Le Général eut besoin d'un pouvoir fort pour accomplir sa tâche, mais celle-ci remplie, la nouvelle Constitution utile pour cette nécessité se révéla inadaptée aux aspirations et à la réforme de l'ensemble du pays. Onfray oppose le socialisme libertaire de Camus au socialisme dictatorial que pourrait prescrire la gauche au pouvoir. Il lave Camus de l'accusation qu'on lui a faite d'être un social-démocrate. Au-delà des nations qui tiennent au sol et au sang, Camus prône l'abolition des frontières. Il est partisan d'une révolution planétaire, mais girondine, qui partirait d'en bas, de la province, loin du jacobinisme qui règle tout d'en-haut. Il faut éviter l'égalité sans liberté (URSS) et la liberté sans égalité (USA). Il s'agit de tenir ensemble l'égalité, la liberté, la justice, dans un climat culturel digne de la Renaissance.

Lui-même, Onfray, est partisan d'un communalisme libertaire. Il recommande non pas la démocratie parlementaire, mais la démocratie directe. On délègue, on connaît sur place à qui on attribue provisoirement le pouvoir. Ce serait l'antidote au régime jacobin. Il fait un éloge appuyé de la Commune. La Commune - un peu idéalisée quand même - contre les intellectuels de la Révolution. Il voudrait rendre le communisme aux vrais communistes de la base. Il rappelle qu'en 1948, Garry Davis, pilote abattu en Allemagne, effrayé par les désastres de la guerre, voulut renoncer à sa citoyenneté américaine pour se faire, dans les jardins du Trocadéro et avec l'appui d'Albert Camus, "le premier citoyen du monde".

Que reste-t-il donc à faire ? Se convertir immédiatement, ici et maintenant. Chacun peut décider de changer tout de suite. On s'y met. On se jette dans des microrésistances. Il est vain de croire comme Mélanchon à la prise de pouvoir, parce que le pouvoir s'est effondré. On n'attend pas que la Révolution descende de Paris. Onfray en appelle au Discours sur la Servitude volontaire de la Boétie : cessez d'être esclaves, retirez le pouvoir à ceux à qui vous l'avez donné. Ils ne l'ont que parce que vous le leur avez conféré. Nous sommes responsables du pouvoir que nous accordons et devons le reprendre éventuellement s'il dévie. Retirer tout de suite le mandat à qui en abuse. Pierre Rabhi parlait du colibri apportant sa quote-part pour éteindre l'incendie. Onfray parle du principe de Gulliver. Les petits hommes unis peuvent ficeler le géant. Il préconise les scop, les mutuelles, les coopératives, l'autogestion, la fédération progressive. L'enseignement doit se faire à partir du quotidien. Puis c'est le débat. Enfin vient le moment de la décision, à la base, à la majorité. On n'a pas la culture du chef, de celui qui sait, du prêtre. Economiser les intermédiaires. On consomme intelligemment en coupant les circuits intermédiaires où des gens s'en mettent plein les fouilles sur le dos des producteurs et des consommateurs. Il faut emprunter beaucoup à Proudhon, malgré ses défauts et au phalanstère de Fourier. De telles intentions méritent au moins l'attention.

Enfin, sur l'analyse de notre civilisation, je suis arrivé indépendamment à une conclusion proche de la sienne. J'ai été très marqué par mon expérience sur un champ de fouilles palestinien, pendant l'automne 1958, et par la succession des civilisations au cours de l'histoire du Moyen-Orient ancien. Elles naissent, frustes, mais pleines d'ardeur, se développent jusqu'à atteindre une fière maturité, puis elles connaissent la sénescence et leur remplacement. Le monde actuel, dont la globalisation est plus évidente, même si celle-ci vient de loin, met en présence des civilisations diverses, ce qui les relativise toutes. On ne peut comparer purement et simplement la faiblesse actuelle de l'Union européenne à la fin de la République romaine, même si cette thèse a été brillamment défendue tout récemment par David Engels (Le Déclin, éditions du Toucan, 2013). Certes notre civilisation occidentale a eu ses heures - violentes - de gloire. Elle a fait son temps, parce qu'elle n'a plus confiance en ses valeurs. On ne mobilisera pas notre jeunesse actuelle pour aller défendre avec le fusil les Droits de l'homme. L'hypothèse de la victoire de l'Islam (c'est l'un des scénarios possibles selon Onfray) me paraît moins certaine. En tout cas, je suis d'accord avec lui : notre civilisation a beaucoup mûri, elle est un peu blette. Le centre du monde s'est transporté dans le Pacifique. D'autres vont aller chercher la lumière sur ce point dans l'Histoire de la modernité de Jacques Attali, Robert Laffont, octobre 2013. Dans un monde en si rapide évolution rien ne paraît prévisible.

La pleine réalisation du conte de Michel Onfray paraît impossible, mais c'est son conte que je préfère. - Onfray donne à penser. Je ne m'attarderai pas sur son hédonisme libertaire : vivre une vie épicurienne, comme des dieux parmi les hommes, contre l'idéal ascétique chrétien. Oublier l'instinct de mort et s'en remettre exclusivement à l'instinct de vie. Avec une ferveur païenne, pratiquer le culte de l'immanence, parce qu'il n'y aurait pas d'arrière-monde comme dans les religions. S'éprouver simplement relié à la nature. Personnellement, je suis agnostique, je n'ai pas les certitudes athées de M. Onfray. Je n' éprouve pas en moi d'instinct de vie et d'instinct de mort, des termes psychanalytiques, mais plutôt une vie temporaire à l'œuvre en ses différentes phases : naissance, formation, maturité, production, retraite, vieillesse, derniers pas vers la fin. Je n'ai pas pris pendant bien longtemps comme modèle un crucifié à imiter en ce monde-ci, dans la certitude de ressuciter dans l'autre monde. Le stoïcisme m'a été, un temps, beaucoup plus profitable. Depuis longtemps déjà je suis donc plutôt partisan d'un certain minimalisme, non seulement dans l'art, mais aussi dans la manière de vivre.

Vis-à-vis des positions de M. Onfray, je remarque surtout que notre vie présente, comme je l'ai souligné dans mon texte préalable, est soumise aux rapports de forces qui sont à l'œuvre dans le monde. La violence cosmique (je renvoie au récent typhon sur les Philippines), la violence de la chaîne alimentaire et la violence intra-humaine d'individus et de groupes qui défendent âprement leurs intérêts viennent contrarier la vie épicurienne. La conversion à la non-violence est bien lente et ne touche qu'une minorité. Les papes et leurs ministres qui invitent à une conversion personnelle depuis deux mille ans en savent quelque chose. Il est plaisant d'entendre Michel Onfray dire à ceux qui protestent contre l'enfouissement des vieilles voitures près de chez eux qu'ils sont tous venus manifester en voiture, voire en gros 4 x 4, et pas sur leur vélo. Qu'elle est lente la prise de conscience de la conversion nécessaire ! Nous sommes tous peu ou prou des violents et nous n'avons guère de vue globale. Nous réagissons dans l'immédiat, dans la proximité et nous perdons souvent le sens du bien commun.

Le philosophe adulé par ses adeptes est pleinement engoncé dans le grand système médiatique auquel a abouti la société industrielle. Les forces des grandes firmes américaines qui couvrent la terre d'informatique et les puissances de la finance de Wall Street ne vont pas tomber sans se défendre. Il faudra en réunir des petits hommes pour ficeler ce Gulliver-là. M. Onfray le sait, les petits hommes adorent aussi se livrer leurs combats tribaux et picrocholins. YouTube et Dailymotion en gardent les traces.

Enfin dans une réponse aux questions de ses auditeurs, M. Onfray parlait judicieusement du temps des montagnes, des éléphants, des chenilles, en remarquant qu'il n'était pas le même. Je note, comme je l'ai déjà fait en exposant le parcours de Pierre Rabhi, qu'il y a un temps pour les générations humaines aussi. Il est si bref que les gens n'ont pas le loisir de réfléchir et de changer leur mode de vie en connaissance de cause avant que ne surgisse une autre génération. Les nouveaux venus se mettent à leur compte, refusent la sagesse des précédents, donnent le pouvoir à des dominateurs habiles à le saisir. Michel Onfray n'a que 54 ans d'expérience de l'existence. La pleine maturité lui apprendra qu'il a valu la peine de se battre pour une cité plus harmonieuse, mais qu'elle ne se réalise que par plaques et c'est déjà beaucoup. C'est malgré tout son conte que je préfère.

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