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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

REGARDS SUR LA VILLE SOUS FORME DE FRAGMENTS

Publié le 26 Décembre 2012

Jusqu'ici, les fragments sur la ville se sont présentés comme des gâteaux trop riches, à diviser en grosses parts, lourdes à digérer. Le blogueur fait penser à un ultraconservateur qui profite de la démocratie pour accaparer le pouvoir et imposer ensuite une loi étouffante. Cela ne durera pas plus que la crainte d'une dictature de notre Général en 1958. D'où vient l'envie de publier des fragments, des miettes de copies de la réalité, des bribes de palimpseste ?

Algirdas Julien Greimas (1917-1992), linguiste et sémioticien d'origine lituanienne, ayant subi entre autres l'influence de Propp, Saussure, Lévi-Strauss, nous a appris, dans les années 70, que tout était du récit, même les traités de Hegel. Philippe Hamon le démontrait après 1975 à Villejean en exposant les programmes narratifs des Illuminations de Rimbaud.

Programmes narratifs et carrés sémiotiques nous ont permis de scruter de manière efficace ce qui se passait dans le moteur des romans et autres récits plus courts, au point de nous faire dédaigner l'envie de savoir comment allait se terminer une aventure. Toute la combinatoire du suspense était disponible en kit et l'on pouvait même composer un conte à sa façon, s'achevant selon ses propres préférences. Algorithme des tranformations, jeux d'opposition mis en carrés grâce au démontage moléculaire des termes en contexte, tout a cédé devant la broyeuse de l'analyse sémiotique structurale. Bientôt le roman ou le film n'ont plus trouvé d'intérêt que pour une ambiance, la couleur d'une personnalité, le jeu d'un acteur. D'autant plus que Louis Marin a livré l'un des petits livres les plus futés de l'époque, Le Récit est un piège, Editions de Minuit, 1978.

On reprocha à Greimas de négliger l'épaisseur historique du récit, défendue par Ricoeur, Certains de ses convertis, célèbres par des publications de critique historique sur des textes anciens, juraient n'avoir plus aucun intérêt pour les événements auxquels renvoyaient leurs chroniques et ne plus en pincer que pour la dynamique interne du fonctionnement narratif. De même, la fascination pour un système binaire, permettant à l'infini d'opposer en deux camps ce qui rentre dans un système et ce qui s'y oppose, un peu comme dans l'affrontement droite/gauche français, dont le spectacle est si riche en incidents à l'Assemblée nationale, fut trouvée trop réductrice. Il n'empêche, Greimas nous apprit beaucoup sur la façon dont un texte peut opérer sur son lecteur, à condition d'associer sa démarche avec d'autres approches.

Le CADIR (Centre pour l'Analyse du Discours Religieux) de Lyon, très lié à Greimas, essaima à travers toute la France et créa des liens forts avec Rennes, même entre les deux rives de la rue de Brest. Dans un groupe, après quelque agrément à travers le livre biblique de Jonas, on alla jusqu'à analyser Histoire de mes malheurs de Pierre Abélard dans un vignoble du muscadet, très proche de la commune du Pallet, en Loire-Atlantique, pour en découvrir l'opposition structurante majeure entre la gloire et la honte.

Mais Algirdas Julien Greimas, ce fameux septembre 1969, où la fin d'un monde avait tinté, était retenu au Japon, aux dates du Congrès de Chantilly. Courtès, son assistant était venu pour l'analyse structurale. Louis Marin avait été appelé pour sa subtilité en matière de récit. E. Ortigues (L'Oedipe africain) et A. Vergote représentaient la psychanalyse. Paul Ricoeur, si cher aux Rennais et qui avait alors sur les épaules Nanterre sortant de Mai-68, assurait une chaleureuse veille philosophique. Manquaient les représentants de l'analyse sociale, qui ne tardèrent pas à entrer avec fracas dans l'examen des textes les plus vénérables, notamment avec l'Analyse matérialiste de l'Evangile de Marc, de Fernando Belo, Le Cerf, 1974.

Les jeunes jésuites de l'un des séminaires les plus courus de Paris passaient pour avoir débauché Roland Barthes et l'avoir entraîné à Chantilly. On peut en vouloir aux jésuites, mais il est impossible de suivre La Chalotais, leur ennemi farouche, sans objection de conscience, quand on a côtoyé, durant les années 70-80, un Michel de Certeau ou un Abel Jeannière et tant d'autres ailleurs.

Roland Barthes, difficile de l'oublier comme s'il n'avait été qu'un remplaçant de Greimas, faute de mieux. Il montra le fonctionnement de ses codes dans un texte des Actes des Apôtres. Impossible de buter sur un sens dernier. Une telle suspension relèverait d'un code parmi d'autres. Un signifiant renvoie toujours à un autre dans un procès indéfini. Ricoeur, assis parmi les auditeurs, remarquait qu'on filait dans l'hallucination, mais comment résister à la séduction d'une analytique captivante qui vous menait de fourche en embranchement sans vous obliger à passer par ici plutôt que par là. On allait plus tard faire du Greimas comme on travaille avec un lourd PC de bureau, chargé de nombreux logiciels opératoires, mais dans le dos de ceux qui vont ont initiés à l'informatique, on en pince pour le convivial Macintosh, dans le secret on ne jure que par Steve Jobs, le génie de la marque à Pomme.

Barthes allait publier S/Z, son analyse de la nouvelle de Balzac, Sarrasine, au Seuil, en 1970, un ouvrage "composé à l'écoute de ses étudiants, auditeurs, amis", participant au séminaire de 1968-69. Ce défilage fascinant de la dentelle de Valenciennes du récit de Balzac, grâce à cinq codes, suggérait une application aux textes les plus sacrés. Soudain, comme un radiologue pénétrant les secrets d'exécution de Léonard de Vinci dans le tableau de la Joconde, le texte s'éclairait dans son épaisseur. Plaisir de la lecture en groupes et de la mise en commun. Barthes n'était pas un gourou, un maître ou un chef de bande. A la fin de la Leçon, au Collège de France (1978), il évoque le temps de l'enseignement de ce que l'on sait, puis la phase où l'on enseigne ce que l'on ne sait pas, c'est celle de la recherche. "Vient peut-être maintenant l'âge d'une autre expérience : celle du désapprendre, de laisser travailler le remaniement imprévisible que l'oubli impose à la sédimentation des savoirs, des cultures, des croyances que l'on a traversés. Cette expérience a, je crois, un nom illustre et démodé, que j'oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapientia : nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible."

Barthes, qui s'est battu contre le fascisme de la langue, laquelle nous oblige à parler à la façon de sa structure, a écrit du texte (1973), tissu qui ne cache pas un sens qu'il suffirait de tirer comme pour l'inauguration d'une plaque commémorative, qu'il travaille "dans un entrelacs perpétuel", celui de l'araignée qui se dissout elle-même "dans les sécrétions constructives de sa toile." Il n'a pas eu l'audace, comme le brillant sémioticien italien Umberto Eco, d'écrire lui-même des romans. Il a porté sa préférence aux fragments, notamment aux Fragments d'un discours amoureux, le Seuil, 1977. L'Empire des signes, Skira, 1970, se donne comme une lecture inattendue de la ville et du Japon. Il n'est pas possible de distiller autant de saveur, en lisant par fragments notre propre Ville. Il paraît pourtant recommandé d'aimer la parcourir en se souvenant sans cesse des tracés enchantés de Roland Barthes et de ses regards amoureux.

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