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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

BECHEREL, DINAN, RENNES

Publié le 24 Décembre 2012

Emergeant sur la toile dans une fièvre de Proximité des temps, fragmentssurlaville s'est trouvé pressé par les urgences. Ses "fondamentaux", comme on le dit en politique, que le lecteur pouvait prétendre à connaître, n'ont pas trouvé leur place au premier jour de son apparition. En pleine attente du coup de trompette angélique et ultime, comment ne pas rappeler qu'en matière d'eschatologie, on avait de l'entraînement ? D'un autre côté, comment ne pas scruter dans la Ville les signes d'un changement maintenant ? Ainsi, au lendemain du Jour J, tout le monde a eu raison, comme toujours.

Qui voudrait approfondir ces échauffements messianiques à travers les continents autant qu'à travers l'histoire, pourrait se reporter à la Sociologie de l'espérance d'Henri Desroche, Calmann-Lévy, 1973. L'auteur démonte les horloges prophétiques et renvoie à nombre de travaux savants sur le sujet. Son ouvrage permettrait à quiconque se demanderait si, tout de même, cette fois-ci, ça ne serait pas la bonne, de dormir comme un loir en plein grondement annonciateur du règne de mille ans. Sauf si, bien sûr, il est le maire d'une commune située à l'épicentre, élue comme le site incontestable de l'hélitreuillage des rescapés. Arche de Noé, il faut en être !

Sans plus attendre, pendant la trève des confiseurs et surtout celle des footballeurs, qui, sous la conduite de leur entraîneur corse, ont rendu une visite houleuse et fructueuse à Ajaccio, il faut dire pourquoi ces fragments vont porter sur la Ville. Et sous quel mode ils vont se présenter. Plus sobrement toutefois qu'en ces préliminaires.

Les villes ponctuent les parcours de nombreuses vies. Séjours dans des cités parfois prestigieuses en France et à l'étranger. Certains restent nomades en permanence, même pendant leur retraite. Il arrive qu'une région vous retienne à partir d'une certaine maturité. Pour bien comprendre ce qu'est cette Ville pour l'auteur des Fragments, comment une affection pour elle a pu être conçue, il faut rappeler ce que fut la découverte des pôles urbains dans l'enfance et la jeunesse d'un petit paysan, par ondes successives.

BECHEREL. Premier sentiment de la ville, imaginée et jamais aperçue durant l'enfance. Vague des voyages sibyllins de 4 km d'Anna, grimpant la côte à bicyclette et pas toujours sans dommages, pour les examens prénatals. Le vénéré docteur Maillard descendant la pente en calèche et sous chapeau melon pour les accouchements des deux fils, pour les angines. Seul, chaque année, Gabriel se rendait à la foire de la Mi-Janvier, un rappel des temps prospères du lin et du tissage. Pierre y monta beaucoup plus tard pour faire quelque chose d'utile à l'école avant le vrai certificat, retardé jusqu'à 14 ans. Il s'y découvrit pédagogue pour les plus jeunes. La Petite Cité de Caractère, de surface si restreinte, cernée par les commune limitrophes, vit, à partir de Pâques 1989, son "fabuleux destin" de Cité du Livre.

DINAN. A la faveur d'une migration dans les Côtes-du-Nord, Dinan se rapprocha. Située à 20 km de la ferme, elle devint la ville de référence. Si on n'y allait pas soi-même pour les marchés aux bestiaux, qui y faisaient irruption en trois places différentes de la ville, l'épouse du cantonnier vous en rapportait les nouvelles des cours et de la fête foraine de Carême. Elle importait dans sa cuisine des crustacés inconnus sur les tables fermières. Dinan fut, dès les onze ans, la porte de Dinard, grâce au vélo, et de là vers Saint-Malo par les Vedettes Vertes ou le Bac, tandis que le Reich creusait et minait la Cité pour la dernière résistance de Von Aulock. Les difficultés de circulation de la guerre orientèrent parfois vers Dinan, comme alternative à la ligne Paris-Brest vers l'Ouest. Bien plus tard, une nomination et la complicité de Georges, fin connaisseur souriant de la sociabilité dinannaise, permit de pousser à l'incandescence l'estime de ce joyau féodal sur la Rance, si bien qu'aujourd'hui encore, on se prend à faire étape à Dinan pour rejoindre la côte sur n'importe lequel des deux bords du fleuve. Par sélection purement affective et sans vouloir jalonner une passionnante histoire, sous la féodalité, sous les Ducs, sous la Ligue, on cite des personnages qui investissent la mémoire de traits indélébiles. Pas seulement Bertrand du Guesclin, dont le coeur repose à Saint-Sauveur, et qu'aucun farouche de l'autonomie bretonne n'ose affronter ici pour de bon, mais Pinot Duclos, Auguste Pavie, Kowalski, Roger vercel, Yvonne Jean-Haffen, Jean Rochefort, né à Paris, mais Dinannais pour les Dinannais, Jean Cordelier, l'écrivain, Charles Meinser, le remarquable supérieur, M. Monnier, le savant historien local, Charles Blanchet, le professeur de philosophie si apprécié aux Cordeliers.

RENNES. Après les villes de proximité, l'enfant et l'adolescent apprirent vite le plus grand prestige de Rennes, à 40 kms. On n'y allait que pour les affaires primordiales. Anna racontait ses voyages d'enfant au début du XXe s. chez la tante de la rue Saint-Hélier. Messe à Toussaint. La célibataire qui avait orienté la petite rurale de la famille orpheline et douée vers des études qu'elle avait sans doute réglées, avait soudain joint les hectares aux hectares en la mariant à 16 ans à un parent agriculteur veuf de 34 ans. Anna était issue de cette union. Telle autre famille retrouve à Rennes le tonton franc-maçon échappé d'une tribu ultra-catholique. Les garçons arrivés de la campagne pour la première fois tirent la chasse d'eau en craignant déclencher une rupture de barrage. Tant de familles évoquaient la tante et l'oncle de Rennes, dont les coutumes n'étaient plus celles de leur monde originel. Rennes, cela sonnait aussi parfois comme le lieu de perdition de jeunes ruraux ou rurales "partis travailler en ville."

C'était le lieu de décisives formalités administratives, de fourniture des pièces les plus élaborées de l'artisanat. On y acquerrait chez Gapaillard le tour d'horloger d'occasion pour commencer son tour de France. Rennes, c'était la Foire-exposition du Champ-de-Mars. Ce fut la célèbre maison Bruchet, en haut de la rue d'Antrain. Anna et son aîné s'y rendirent pour la première fois en tram depuis Bécherel. Rennes, c'était le ville de grands médecins, du diagnostic incontestable pour les pires affections, les grandes douleurs. Avec Pontchaillou, la dernière gare de la vie de tant de membres de la famille rurale. Anna elle-même vint se faire soigner chez un spécialiste de la place Sainte-Anne. Rennes, ses bombardements durant la deuxième Guerre mondiale, le train de munitions qui sauta. Rennes, d'où émanaient les ondes radio captées par le premier poste à galène reproduit selon le plan de l'abbé Moreux, puis par le superhétérodyne d'Anna, bricolé pour elle à la fin de la guerre et logé dans une boite de contreplaqué, pour entendre surtout le National, annonciateur de France Culture. Rennes fut la plateforme de tous les départs pour le service miitaire et d'autres aventures familiales. Rennes, traversée et où il était encore possible à Pierre, avant de s'élancer vers le large, de réparer la moto défaillante.

Unn jour, vous rendez compte que vous avez passé la moitié de votre vie dans cette Ville, référence de toujours et qu'elle est votre port d'attache. La moitié d'une vie dans la Ville, justement depuis de fameux été 1971, où Rennes remporta la Coupe de France. La grande ville de votre enfance est devenue votre Ville, ville de vos travaux les plus marquants et ville de votre heureuse alliance, Ville vers laquelle se porte votre affection, comme d'autres aiment leur Paris ou leur Lisbonne. La Ville, on la quitte souvent, mais toujours avec la certitude d'y revenir pour s'en émerveiller.

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K
Contente d'avoir retrouvé une petite trace de celui qui m'a mise au monde à Bécherel....
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L
Merci pour cette aimable reconnaissance. La figure du Dr Maillard, fréquemment évoquée par ma mère, a modelé mon imaginaire d'enfant.
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