La pensée d'Epicure est sans concession : " II y a des gens qui, pendant toute leur existence, se préparent pour la vie à venir, ne s'apercevant pas qu'un poison mortel a été versé dans la source de notre vie. " La Lettre à Ménécée mérite tout entière la lecture, mais il suffit de citer ici le passage décisif : " Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or, la mort est la privation complète de cette dernière ... Il faut ainsi considérer comme un sot celui qui dit que nous craignons la mort, non pas parce qu'elle nous afflige quand elle arrive, mais parce que nous souffrons déjà à l'idée qu'elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l'inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n'est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n'est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n'a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu'elle n'est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus. "
Marc-Aurèle, l'Empereur stoïcien, dont les leçons m'ont beaucoup plus aidé à supporter les difficultés de la vie que toute autre morale, revient trop souvent sur la mort, qui ne serait rien, pour nous convaincre qu'elle ne l'angoisse pas. "Si l'on envisage la mort elle-même isolément et si l'on dissipe, par l'analyse du concept, les fantômes qu'elle revêt, on n'aura plus d'elle d'autre opinion sinon qu'elle est une œuvre de la nature. Or si quelqu'un redoute une œuvre de la nature, c'est un enfant." (Livre II,12). "L'homme le plus chargé d'années et celui qui mourra le plus tôt font la même perte, car c'est du moment présent seul qu'on doit être privé, puisque c'est le seul qu'on possède, et qu'on ne peut perdre ce qu'on n'a pas." (II,14)
Jean-Bertrand Pontalis, dans son livre Un jour, le crime, Gallimard, 2011, selon J.-Y. Nau, ne ferait pas l’économie d’une réflexion sur la mélancolie, la bile noire et les quelques méthodes dont dispose l’homme pour conjurer sa propre mise à mort. La liste que donne ce présentateur de l'ouvrage et que je résume encore à ma façon est sans doute humoristique et sans illusion : se lancer à corps perdu dans l'activité ou au contraire se protéger ; s'eniver à mort ; se droguer ; conquérir le pouvoir, l'argent ou de nombreux partenaires ; s'en remettre à une religion qui promet l'immortalité ; écrire pour se survivre ou faire des enfants qui réussiront mieux que nous ou s'inventer une généalogie prestigieuse ; constituer et transmettre une remarquable collection ; perdre au jeu et jouer encore pour se prouver que rien n'est jamais perdu ; retaper une vieille baraque.
Stéphane Hessel, qui vient de mourir, a frôlé la mort plusieurs fois. Il l'a évoquée dans l'émission Empreintes. Il dit l'envisager avec beaucoup de respect. " Je la considère avec une attente très amicale. La mort est pour moi une amie. Je sais qu'elle est là. Je sais qu'elle prendra son temps, qu'elle trouvera son heure." Il s'attend à ce qu'elle ouvre peut-être " à autre chose dont (il) ne sait absolument pas ce que c'est. Elle est aussi sans doute le commencement d'un rapport de cet être que nous sommes avec une autre dimension de l'être. Non seulement (la mort) ne me fait pas peur mais je pense qu'elle m'accueillera avec la même gentillesse que j'ai été accueilli tout au long de ma vie par les êtres que j'ai rencontrés. Je lui fais confiance."
Pour la catégorie des gens du commun à laquelle j'appartiens, la mort n'est pas rien. Tout d'abord parce que beaucoup d'hommes, dans la mise en présence mondiale des différents systèmes d'interprétation de la vie, ne savent vraiment que penser de cette aventure que nous vivons. D'où l'incertitude d'un destin qui semble à la fois naturel, parfois prometteur, quelquefois franchement absurde. Ensuite parce que la mort survient dans un certain nombre d'existences de façon injuste : une vie humaine ne paraît pas programmée pour être fauchée à cinq ans (Et le premier instant où les enfants des rois / Ouvrent les yeux à la lumière / Est celui qui vient quelquefois / Fermer pour toujours leurs paupières – Jean de La Fontaine) ; les maladies qui emportent des travailleurs à l'aube d'une retraite qui est loin d'être déméritée n'ont rien d'exaltant. De plus, il faut reconnaître que le passage n'est pas toujours simple. Malgré les promesses médicales, certains mourants connaissent une souffrance sévère. Et qui est assuré de ne pas finir sous les coups de quelque petit malfrat ? Enfin, même s'il faut se résigner, la plupart d'entre nous ont vécu de bons moments avec les autres, les leurs, les amis, des inconnus et nous nous attristons un peu à la perspective de voir disparaître ces liens, dont la rupture entraînera quelques chagrins pour ceux qui poursuivront le chemin. Messieurs les penseurs, êtes-vous si certains qu'il soit si simple de mourir ?