L'apôtre est persuadé d'avoir trouvé la vérité, le produit miraculeux, le chemin du salut, quelque chose qui manquait à l'humanité. Il cherche à convertir celui qui est encore dans les ténèbres. Il va généreusement lui apporter les bienfaits de sa civilisation. Pourtant, rien de cela n'est certain : l'autre n'est pas sûrement plus en manque que son bienfaiteur et il a d'autres façons de s'en sortir. L'autre sera-t-il vraiment plus heureux après ?
La mission suppose l'élection, par laquelle on se croit choisi par la divinité ou par l'histoire pour sauver les autres. Elle conduit à dévaloriser la façon de vivre des autres, pour y substituer ses propres valeurs considérées comme universelles. Elle mène souvent au fanatisme : si l'autre ne se convertit pas, c'est qu'il s'enferme dans son obscurantisme.
Il faudrait voir dans quelle mesure la mission n'a pas été le fer de lance de la colonisation, de la suffisance de l'Occident, de la production des U.S.A. dans leur prétention à imposer aux autres parties du monde leur mode de vie dominant et pour le dire en clair leur commerce. La diffusion messianique de l'idéal démocratique apporte avec elle l'esclavage financier, sous le couvert de la fureur spirituelle qui lança toujours plus loin sur les océans les chasseurs de baleines et de cachalots de Nantucket, décrits par Melville dans Moby Dick.
En aspirant à libérer des peuples effectivement sous dictature, on les a installés durablement dans la guerre civile et la misère. Cela ne justifie aucunement le statu quo, mais avant de partir en guerre il paraît opportun de se demander si le remède de cheval que l'on veut administrer ne va pas être pire que le mal et si les intentions secrètes de la mission ne cachent pas quelque sombre intérêt.