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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

LETTRE D'UNE MARQUISE

Publié le 6 Juin 2013 par Lesnen PetitsBois

En notre ville aimée, 6 juin 2013

Ma toute bonne,

 Je ne vous parlerai point ce jour des embarras de notre ville ou de la pollution extrême provenant des voitures diesel, qu'on y respire en permanence, ni même des radars partout embusqués qui contraignent nos carrosses à la lenteur.

Ce qui retient ma plume en ce jour où le soleil est de retour ce sont les nouveaux encombrants de la ville. Je ne radote pas ma toute bonne. Je suis certaine que vous le pensez à la lecture de ces lignes. Ces encombrants ce ne sont point ces vieux meubles ou ces télévisions hors d’âge qu’enlèvent aux jours annoncés les services de notre municipalité.

Non, ma chère, ces encombrants sont ces cyclistes qui roulent sur les trottoirs en se posant comme s'ils étaient seuls au monde, indifférents aux cris et aux menaces qui les entourent. Ils sont là, véloces comme flèches égarées dans la bataille. Isolés dans leur monde, prisonniers de leur âme, ou peut-être ivres d’alcool, ou sûrs de leur droit et de leurs pédales. Ils s’approprient les quelques arpents qui nous étaient réservés par l'usage et oublient le reste de l’humanité.

Ces amateurs de la petite reine foncent comme des chevaux de poste et ne respectent aucun des feux-rouges. Et si par malheur vous les croisez, soyez certaine, ma toute bonne, qu’ils vous frôleront sans vergogne. Imaginez quel calvaire infligent ces endiablés à leurs voisins. Ma position ne m’épargne pas ce genre de rencontres. Malheureusement pour moi, je vais à pied et tous les infortunés qui sont contraints de les croiser sont malmenés par ces maudits pédaleurs. Ah ! Comme je plains ceux que Dieu a fait naître dans une condition si basse qu’ils doivent supporter de tels désagréments !

Pardonnez-moi ce récit fort angoissant. J’ai pensé que vous, qui vivez dans une province calme et reculée, seriez  piquée par ces scènes auxquelles vous échappez.

Je vous laisse. J’entends notre jeune pensionnaire qui rentre de sa journée de stage à l'Hôtel-Dieu. Je suis fort aise de pouvoir l'entraîner ce soir au vernissage d'une installation de Johanna Fournier, au PHAKT, le Centre Culturel du Colombier. On nous y promet du nouveau. L'artiste a choisi de revisiter un de ses coups de cœur du groupe de design italien Memphis, l'étagère Carlton d'Ettore Sottsass. Mélange de formes aussi audacieuses qu'incongrues aux couleurs vives et aux combinaisons de matériaux nobles et bon marché : notre stagiaire, dont la famille n'habite pas loin de notre château des Rochers, paraissait dès l'aube fort en appétit.

Je vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.

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