Je n'irai pas à l'île Dumet. Je me suis rendu à Jersey, cette riviera de la Grande Bretagne, ce jardin anglo-normand si léché. Je suis allé à Chausey, à Bréhat. J'ai soufflé dans une corne à Port-Blanc pour qu'un canot vienne me cueillir et m'emporter à Saint-Gildas, l'île du Dr Carrel, pour un long recueillement. J'ai traversé de Roscoff à Batz, que Pol Aurélien débarrassa au Toul ar Sarpant d'un dragon, affamé d'humains et de bétail. D'Audierne j'ai navigué tout un jour pour poser le pied au soir sur l'île de Sein. Je rêve d'aller à Ouessant que chante si bien François Budet, pour entendre le vent d'Iroise. Je passerai à Molène. J'ai parcouru Belle-Île, la bien nommée. J'ai séjourné à Berder, ce paradis. J'ai sillonné dix fois Noirmoutier. J'ai pris deux fois le bateau à Fromentine, pour l'île d'Yeu. Avec mes neveux, je me suis embarqué pour l'île d'Aix, où témoigne l'impérial dromadaire blanc. Oléron et Ré ne sont plus des îles. Je n'irai pas à l'île Dumet. L'île Dumet, je n'ose y toucher.
Attraction de l'île Dumet, ceinturée de voiliers. Je pourrais m'y rendre sur une barque bleue, sur un sinagot, sur un simple zodiac. Sur une planche à voile. De Port-aux-Loups, j'y vogue sous la poussée d'un alizé de légende. Dumet, fumet, duvet, plumet. Dumet : l'île ne porte le nom d'aucun homme célèbre. Elle s'appela Aduna, Enez Aodum. Emile Zola lui consacre une seule proposition : Enfin, de l'autre côté, vers la pleine mer, l'île Dumet faisait une tache grise, au milieu de l'eau bleue. De Piriac, une longue ligne au ras des vagues, à peine relevée au cap Est, que doublent les bateaux. Elle n'est pas une anguille qui se tortille. Trop rectiligne. Le sillage d'un hors-bord la souligne à l'encre blanche de l'écume, comme l'écolier une phrase de son devoir. Des cumulus la couvrent comme une imposition de mains. Ses plages blanchissent dans un rais de soleil. Un spi lui desssine un œil rouge à pupille jaune, sous la crête noire d'un petit bois aux reflets verts. On raconte qu'il s'y trouve un fort. Le vestige d'un affrontement mythique et d'une lutte primordiale ? Béémoth ou Léviathan ? L'île inspire si peu la guerre. En face, les pointillés blancs des demeures de la presqu'île de Rhuys. Entre l'île Dumet et le continent, un bateau de pêche bleu, avec des marins jaunes, suivi d'un volier de mouettes, et l'océan planté de dériveurs qui penchent.
L'île Dumet n'élève pas son relief dans l'espace, mais dans le temps. A l'aube, elle paraît une presqu'île à portée de la main. A la méridienne, elle se soulève au-dessus des eaux. Ne dites pas "non !", je l'ai vue. Déracinée, prise dans un tourbillon ascensionnel, chrysalide aspirée par la puissance lente d'un cyclone blanc. Morgane n'y règne pas, comme sur Avalon, l'île des morts.
Au coucher du soleil, l'île repose sur l'océan. De nouveau toute proche, à quelques encablures. Une île rentrée au port.
Le lendemain, l'île sous le grain, fouettée, battue, criblée comme un saint Sébastien. Et du rivage, à son tour fouetté, battu, criblé par le grain, les plagistes s'enfuient et l'île Dumet rit de toutes ses plages blanches en soleillées.
Mais, passé le sphynx du nouveau sémaphore, j'ai perdu l'île Dumet. En face deux clochers rythment la côte du Croisic et de Batz. L'île Dumet miroite dans ma tête, quand j'escalade le tombeau d'Almanzor.