Le petit groupe de professeurs de sciences d'un collège privé des Côtes-d'Armor qui initia notre staff à l'informatique au printemps de 1985 avait tant de plaisir à exposer le fonctionnement de l'ordinateur, à bâtir des programmes, à nous apprendre les codes indispensables à l'usage du clavier qu'il fut fort déçu lorsque j'annonçai que je venais d'acquérir un Macintosh, un engin d'usage très convivial qui me permettait de mettre en service une sorte de machine à écrire magique, après une seule heure d'apprentissage.
Ce Mac, dont j'ai eu le plaisir de retrouver la photo récurrente dans l'émission consacrée à Steve Jobs, après sa mort en 2011, a passé le changement de millénaire sans encombre et cela m'amuse de temps en temps de le remettre en service, tant il m'a comblé d'aisance à l'époque où je publiais. Mon ami Lucien qui apprenait l'informatique à des adolescents dès les années 80 dans sa commune rurale et trimballait partout son PC dans le coffre de sa voiture pour en montrer les possibilités dans des fermes bretonnes, raillait mon Mac, trop facile ! C'était déjà une guerre de religion, très peu sanglante, mais d'appartenance identitaire. Affaire d'initiés, affaire de retraite au désert ! Il faut souffrir pour en être !
On a constaté depuis combien on était d'Apple ou pas d'Apple. A l'époque où Steve Jobs a déserté pour un temps le bateau de la Pomme avant d'y être rappelé, au temps où l'avenir financier de la firme de Cupertino ne semblait pas tout à fait clair, je me suis beaucoup interrogé sur l'opportunité de rester fidèle au Mac, qui n'acceptait qu'un nombre limité de programmes, d'autant plus que Windows rendit le maniement du PC des autres tout aussi convivial.
Ma conception de l'usage de l'informatique est rudimentaire : comme dans la course automobile, il y a dans les stands une équipe capable de se pencher sur le moteur et ses toussotements. Quant à moi, je suis le pilote de la voiture. Ce qui m'intéresse, c'est l'écriture, l'agencement des mots, des images et des sons et non pas, comme à mon époque pionnière du poste à galène, de souder des composants. Je me suis donc tourné vers le PC et Windows en 1998, parce que j'ai trouvé une équipe d'assistance allergique au Mac mais à mon goût la meilleure pour m'aider à partir des stands. J'ai retrouvé partout cette appartenance quasi religieuse à Apple ou au PC classique.
A l'égard du Fournisseur d'Accès à Internet choisi, je constate la même ferveur. On s'attache à Free pour des raisons économiques et on dénigre les autres, mais on sent bien qu'il n'en va pas là uniquement de quelques sous. Free est la religion la plus vraie. De même, je reconnais que j'ai depuis l'enfance une assiduité sentimentale envers le Service public : envers la Poste et France Telecom, parce que le facteur exerce un sacerdoce et puis son calendrier est le vrai calendrier ; envers la SNCF, parce que j'ai vécu durant la Guerre de 39-45 tant de moments forts dans les trains et dans les gares durant les alertes que le cheminot garde toujours son aura pour moi ; et même envers Air France en raison de mes premiers voyages entre la métropole et l'Algérie, avant la guerre d'indépendance. Mon attachement est quasi religieux, même si je sais qu'aujourd'hui ces Institutions sont truffées de services privés ou même bien au-delà pour l'ancienne compagnie nationale d'aviation. Ayant eu récemment à brancher le BoxServer, le BoxPlayer et les LivePlug de Free dans une autre maison, après en avoir suivi de près chez nous l'articulation sur les éléments similaires d'Orange, je me suis beaucoup amusé en entendant les professions de foi d'attachement indéfectible à Free, que j'avais écouté dénigrer copieusement dans d'autres cercles. J'ai pu rétablir au moins dans ma tête une certaine objectivité, après avoir assisté aux deux cultes ! Croyances pures. Souhaitons pouvoir nous garder du salafisme informatique pour Apple ou pour une boîte asiatique, pour Free, Orange ou je ne sais quelle chapelle plus charismatique encore !