Que de fois il a fallu déchanter. Que de fois nous avons perdu nos illusions. Que de fois le Père Noël s'est évanoui.
Notre professeur de seconde nous avait tant fait aimer Paul Claudel. Nous avions écrit à l'auteur diplomate. Il nous avait répondu. Texte probable retrouvé copié au crayon sur un carnet : Paris, 17-12-1945 - Mon message à la jeunesse est de n'avoir peur de rien. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? « In hoc signo vinces ». Les hommes qui savent le oui et le non et qui savent distinguer leur droite de leur gauche n'ont jamais été faits pour avoir peur de ces gens qui, absorbés dans la matière et les intérêts immédiats, seront réduits eux-mêmes au rang des animaux. Nous nous étions initiés à la force de ses versets. Nous avions pesté contre l'Académie qui tardait à le recevoir. En philo, en 1948, nous avons joué l'Annonce faite à Marie.
Et puis plus tard nous avons gardé l'enthousiasme grâce au témoignage de Jean-Louis Barrault qui vint jusqu'à nous, à Rennes, au début des années 70, interpréter sous chapiteau Sous le vent des îles Baléares. Claudel, le théâtre au sommet.
Et puis on a parlé de plus en plus de Camille. Nous avons vu quelques-unes de ses œuvres au musée Rodin. Et puis nous avons appris et de mieux en mieux compris le drame familial.
Et puis dimanche dernier, au TNB, nous sommes entrés dans cet asile de Montdevergues grâce au superbe film de Bruno Dumont et à Juliette Binoche. Cette promenade des patients dans la caillasse, entre les arbres du midi, sous un ciel ardent ...
Alors cette conversion au pied d'un pilier de Notre-Dame nous a paru moins sublime. Le diable chez Camille et le Bon Dieu chez Paul. Et le rôle de la mère. Cet abandon, sans doute pour sauver l'honneur familial, conçu si étroitement. On se croirait chez Bernanos. La diable a été bien exorcisé depuis de nos pensées, sous l'effet de l'exégèse moderne et des sciences humaines ...
Enfin, nous avons gagné définitivement Camille. Et nous gardons quand même son frère, prisonnier de sa mère, des pensées pieuses d'une époque, d'un destin personnel hors du commun. Il reste génial. Mais cette idée qui court va nous habiter : Camille était peut-être le Rimbaud de la sculpture. Mais quelle souffrance, Camille ! On pense à Van Gogh.