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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

LES "OIGNIONS" DE CHERRUEIX

Publié le 18 Février 2016 par Lesnen PetitsBois

Cherrueix, ses chars à voile. Quel bonheur d'y voir sur la grève les enfants de tous âges s'adonner à ce plaisir qui m'eût tant réjoui lorsque j'étais écolier. Seul le fils du boucher de Plouasne avait réussi à se procurer pour ses jeux quatre roulements à billes pour appareiller une caisse, une sorte de présage du skateboard. Les plus hardis d'entre nous, assis sur les rameaux d'une branche, tirée prestissimo par un camarade, se contentaient de dévaler le raidillon de la motte féodale, conservée en plein bourg et aujourd'hui disparue.

Cherrueix, des souvenirs de la fin de la Guerre de 39-45. Joël, un ami d'enfance, le fils d'un peintre de la Marine, tentait d'y capter des émissions sur un récepteur de son assemblage et n'entendait que les Anglais, quand sa galène détectait un signal.

Cherrueix. Est-ce l'effet du hasard ? La femme aimée, elle aussi, s'y réfère volontiers en évoquant le souvenir de son grand-oncle qui s'y maria et y fut maître d'école.

Cherrueix, un attachement. Pour ces liens ? N'est-ce pas surtout pour l'énigme du nom ? Contrairement à une conjecture, il ne faudrait pas le faire dériver de la charrue. Le cher viendrait-il du ker breton palatalisé ? Mais le ru concorderait mal avec les attestations médiévales. Le terme dans son orthographe actuelle, ses sonorités et tous les secrets de sa toponymie m'enchantent.

Tant et si bien que je m'approvisionne régulièrement au marché des Lices en ail de Cherrueix. Le 6 février dernier l'horticultrice m'a proposé des "ognons". Nous étions en plein débat, déjà oblitéré, sur l'application de la réforme de l'orthographe dans les prochains manuels scolaires. J'ai remarqué, en me gaussant un instant sous cape, que les Cherullais du marché de Rennes avaient écrit OIGNIONS sur leur étiquette. Je serais si affecté de voir disparaître le i du terme oignon que je les ai ouvertement félicités d'avoir résisté à leur manière à la réforme en cours.

Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Education nationale entre 1984 et 1986, voulut remettre en vigueur une circulaire de 1977, qui admettait certaines tolérances. Le ministre affirmait : "La civilisation commence par le respect de quelques petites règles, peu importe lesquelles." Et il citait Jankélévitch : "Il faut être conformiste dans les petites choses et insurgé dans les grandes." J'ai retrouvé un fascicule intitulé La Réforme de l'orthographe au banc d'essai du Robert (dossier complet, texte du Journal officiel, liste des mots modifiés, commentaires et évaluations) par Josette Rey-Debove et Béatrice Le Beau-Bensa. Il date de juillet 1991, à savoir de la réforme initiée sous le gouvernement de Michel Rocard. J'ai conservé quelques coupures de journaux de l'époque. Les hostilités, si brièvement reprises aujourd'hui, s'y déploient dans toutes leurs positions et toutes leurs mêlées : pas de réforme du tout (Georges Dumézil, Bernard Franck, François Bayrou et surtout Delfeil de Ton) ; une réforme logique en profondeur, qui sera imposée par l'usage des ordinateurs (Maurice Gross de l'université de Paris-VII et du CNRS) ; une réforme douce (Jean-Marie Domenach, Jean-Pierre Colignon, Bernard Pivot). Un tintamarre du diable.

Michel Tournier, qui estime avoir vécu au milieu de trop de ph (pharmacie, photographie, philosophie) "conteste toute espèce d'autorité visant à changer l'orthographe. C'est comme si l'Académie des Sciences décrétait qu'il devrait pleuvoir deux fois plus à partir du mois de mars parce que c'est meilleur pour les récoltes. Ça ne tient pas debout !" (NouvelObs du 20 déc. 1990). Mais il avait pourtant déclaré auparavant dans le même magazine (vers 1985) : "L'orthographe ! Une élégance absurde, une espèce d'étiquette, comme le port de la cravate obligatoire quand on va dîner chez Maxim's."

Je retiens qu'en 2009 le Robert accorda une double entrée à 6 000 mots, pour satisfaire au projet de réforme tout en respectant l'orthographe "classique". Certains lecteurs du Figaro considérèrent alors Alain Rey comme un gauchiste !

Après avoir relu l'article virulent de Delfeil de Ton contre l'initiative du premier ministre Michel Rocard, dont il souhaitait la destitution ("Que Rocard saute ! Et vite …il entreprend d'enlaidir le français, de l'appauvrir, de bouleverser sans profit pour personne l'ordonnance de cette langue."), je suis convaincu de l'inutilité d'argumenter à mon tour. A mon âge, je me tiendrai à l'orthographe apprise et contrôlée par mes manuels de papier et en ligne, autant qu'il me sera possible, tout en reconnaissant, comme c'est le cas depuis longtemps, pour certains mots, la double entrée et en choisissant au mieux du contexte. Quant au circonflexe j'y tiens mordicus. Je ne manque pas d'alliés non plus pour préserver le point-virgule, à commencer par Julien Gracq si je reste fidèle à mon bréviaire, Le Balcon en forêt, et sans oublier Claude Duneton, si je consulte mes archives. Cette "lanterne rouge de la ponctuation" a ses amis, ses sauveurs, son comité de défense. Merci à Danièle Sallenave de l'Académie française de le défendre si clairement, en citant Balzac et Jacques Drillon dans son Bloc-notes du 4 avril 2013.

La querelle de l'orthographe, dans une langue comme le français, un échantillon parfait de la chamaillerie universelle qui constitue l'espèce humaine depuis son apparition sur terre.

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