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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

LÉGÈRETÉ

Publié le 24 Janvier 2016 par Lesnen PetitsBois

Dans la cour de récréation un écolier demeure en butte aux vexations de ses compagnons. Les forts en gueule le toisent comme un arriéré. Les couards font chorus. La réponse ourdie au fil des jours par le persécuté fond sur les méchants, s'il en a la force. Il colle quelques gnons à ses camarades en pleine tronche.

Si loin de là, Alain Souchon et Laurent Voulzy sont légers au sens d'un vin léger, d'une mobilité aisée, d'une grâce architecturale. Ils effleurent. Ils ne frappent pas à bras raccourcis. Ils se demandent. Sans méchanceté, sans ridiculiser l'autre qui s'enfonce sur un chemin tragique et sanglant. Et si, au fond, les choses n'étaient pas absolument comme on peut le croire. Ils blaguent au large des doctrines. Abderhamane, Martin, David / Et si le ciel était vide / Tant de processions, tant de têtes inclinées / Tant de capuchons, tant de peurs souhaitées / Tant de démagogues, de temples, de synagogues / Tant de mains pressées, de prières empressées / Tant d'Angélus Ding Et si en plus Ding, Y'a personne. Ils continuent : Tant de torpeurs, de musiques antalgiques. Tant d'anti-douleur dans ces jolis cantiques. Il y a tant de questions et tant de mystères. Tant de compassions et tant de revolvers. Si toutes ces balles traçantes, toutes ces armes de poing. Toutes ces femmes ignorantes, ces enfants orphelins. Si ces vies qui chavirent, ces yeux mouillés, ce n'était que le vieux plaisir de zigouiller. Et si en plus le ciel était vide. Et si en plus, y'a personne. Pas de contre-définition dogmatique. Simplement un si. Si des fois … vous ne croyez pas les gars à la kalachnikov … si des fois ce n'était pas absolument certain tout ça …

Dans les Vacances de Monsieur Hulot, dans Mon Oncle, dans Play Time, Tati semble sourire de notre propre société. Avec lui, nous plaisantons sur nous-mêmes. Pas vraiment sur les autres qui seraient des niais. Sur ses grandes guibolles, il balade sa pipe sous son chapeau dans notre monde qui s'entiche pour une nouvelle mode. Il participe comme un clown qui divertit en nous l'enfant de tout âge. Dans le décor géométrique auquel nous nous soumettons, il rappelle un monde humain fait de relations plaisantes. Monsieur Hulot, c'est toute une légèreté. L'ouvrier à casquette n'a pas tout à fait achevé sa tâche dans le restaurant inauguré dans l'urgence pour des touristes américains et le voici frôlant, mégot aux lèvres, avec son outil et son mètre en mains, le garçon galonné nappant le poisson pour épater le client : rien de méchant, mais c'est drôle. La leçon peut paraître un peu conservatrice, mais elle suggère de traverser l'existence et d'en jouir avec les moyens à notre disposition dans l'instant, au lieu de paniquer à la remorque d'incessantes innovations qui prennent la tête. C'était déjà la conclusion de Jour de fête. François, le facteur, s'est emballé pour les méthodes américaines, mais sa joie de vivre s'est envolée.

Quand ils occupent toute la scène, les grands mouvements historiques qui agglomèrent d'importantes populations, se résolvent dans la puissance de leur vérité et de leur nombre à l'intransigeance et à la violence contre les dissidents. Ils suscitent des réparties cinglantes, pour avoir utilisé l'adhésion forcée, la censure, la prison, la torture, la potence, la hache et le feu. L'histoire le montre : ils ne redeviennent gentils et œcuméniques qu'au fur et à mesure de leur décrépitude. Impossible de se résigner à leur assurance tyrannique et à leur intolérance radicale.

Pourtant, est-il pertinent de les braver de front; notamment en les considérant comme des demeurés ? Un certain racisme, voire une forme pesante de colonialisme culturel semble parfois persister sous le masque de notre prétendue supériorité occidentale. Ceux qui n'ont pas accédé à "nos" valeurs paraissent bafoués sans ménagement. N'existe-t-il pas une juste et fine pensée des surdéveloppés par rapport au reste du monde ? A force d'inférioriser les autres par la puissance financière, par une rationalité émancipée, par la violence des mots et de formes variées d'expression, n'éveillons-nous pas leur rancœur ? Ne faudrait-il pas avoir une si vive horreur de leur crime que l'on éviterait de l'enfanter ?

Les conquérants étaient accompagnés de missionnaires persuadés d'avoir à dépêtrer les autres peuples de la terre de leurs erreurs pour les introduire dans notre vérité triomphante. Le total respect avec lequel Claude Lévi-Strauss s'est comporté par rapport aux groupes humains considérés comme " encore sauvages" a différé complètement d'une telle approche. Mais au fond, notre milieu de vie, structuré dans la violence bien avant l'apparition de l'homme, peut-être n'est-il conçu que pour la prédation, la corruption et l'incessante guérilla. Heureux qui peut parfois s'enfuir et passer quelques instant au milieu des esprits légers.

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