Vous ne verrez pas la photo, même si je dispose de tous les moyens pour la montrer. Je ne me permets pas non plus de reproduire son remarquable commentaire. J'emprunterai seulement quelques lignes à ce dernier. C'est ma résistance à la transparence universelle. Les deux pages me sont arrivées par la Poste. L'ami Pierre, l'un des quelques artistes que j'ai le bonheur de fréquenter et qui répondent à la définition que je me fais de leurs capacités et de leur fonction (voir mon blog du 8 juin 2015 sur Marcel Duchamp), m'a envoyé un tirage de qualité et un texte sur le Stritarte (Street Art en anglais).
La photo représente ses trois petits-enfants sur la plage et garde le souvenir de leur éphémère création estivale. Ses descendants achèvent des constructions qui font penser plutôt qu'à des châteaux de sable à une merveilleuse forêt de conifères. C'est leur Bouzivilles. Bientôt et peu à peu la marée montante va tout emporter. Question d'horaire : les jeunes maçons n'ont pas chaque fois le temps d'assister à cette mini-apocalypse avant de devoir quitter les lieux. Souvent d'autres enfants, venus contempler l'ouvrage et retenus un moment par leurs parents admiratifs, s'y attaquent avec rage avant les flots eux-mêmes dès le départ des bâtisseurs, qui assistent de loin à ce déchaînement de fureur. "Lâchés pour qu'ils puissent soulager, en aboyant de joie, leur insoutenable envie de briser, casser et ainsi d'être plus forts et même plus rapides que l'océan dont les vagues ne viennent pas encore lécher les remparts de sable …" écrit le grand-père.
Pierre compare les grafs du Stritarte, étalés sur le béton de nos villes et soumis aux attaques atmosphériques et aux barbouillages de passants rageurs, aux œuvres ponctuelles de ses petits-enfants. Le même "génie d'exister" s'y déploie : "l'ingéniosité, le rêve, le talent, la concorde entre exécutants". Les auteurs des grafs ne sont que des enfants qui ont un peu grandi. Certes, leur travail est bien moins protégé que le Jugement dernier de Michel-Ange à la Sixtine. "J'aime à croire, écrit mon correspondant, que ce n'est pas l'œuvre qui compte le plus, mais plutôt ce qu'elle voile, c'est-à-dire des êtres qui se font un honneur d'entretenir leur vitalité constructive au plus haut de leurs capacités, se foutant des outrages du temps, jouant du pied de nez avec les idées reçues d'art, de succès, de finitude …"
J'ai privilégié dans la seconde partie de ma vie la suprématie de l'acte d'écrire sur la publication à tout prix. L'analyse de Pierre rejoint mon attitude d'auteur ordinaire peu soucieux de l'avenir de son œuvre minuscule. Et comment ne pas rêver que chaque humain puisse pousser ce "cri vital de conquête, de victoire, de révolte parfois" ? Mais vouloir se survivre par ses productions paraît dérisoire pour l'immense majorité d'entre nous.
Pourtant, aussi violente et incompréhensible que soit notre aventure, elle comporte sa face paradisiaque. Ainsi, dans tous les arts, ont émergé à chaque époque et dans chaque culture des œuvres dignes d'être un temps conservées, que l'on sache ou non à quel réalisateur final les attribuer.
D'ailleurs, l'auteur isolé et génial existe-t-il ? Ce n'est pas sa petite personne qui compte, mais l'œuvre exceptionnelle qui a trouvé en lui son aboutissement. On le voit bien, pour peu que l'on s'y applique, toutes les inventions sont l'ouvrage d'un collectif conscient ou non d'être organisé. En suivant un cours élémentaire sur l'origine du cinéma et en m'intéressant aux commencements de la radio, j'ai compris que la cristallisation finale à laquelle ces deux merveilles doivent leur existence dépendait du travail parfois obscur, oublié, voire étouffé d'une quantité de passionnés. Les écrivains les plus célèbres ne portent-ils pas eux-mêmes, comme en la saison favorable, les fruits des efforts d'un arbre dont chaque racine, chaque feuille, chaque centimètre d'écorce, chaque branche et chaque feuille jouent un rôle indispensable ? Les auteurs les plus reconnus ne sont-ils pas finalement des plagiaires ?
Mais que certaines œuvres durent dans le temps m'importe, car il ne faut pas oublier l'histoire du cheminement humain. Le plafond de la Sixtine avant et après restauration et le Retour du prodigue à Saint-Pétersbourg, un tableau devant lequel je suis resté aussi longtemps que possible pendant qu'un guide loquace et savant entraînait le groupe de peinture en peinture dans un indescriptible brouhaha, apportent une joie de vivre, même à des générations de touristes.
Que les graffeurs du Stritarte, qui opèrent aujourd'hui à la vue de tous sur des surfaces attribuées par les municipalités ou sur des murs bientôt voués à la destruction, acceptent l'effaçage de la marée suivante ne dérange pas mes petites idées. Très souvent leurs traits et leurs couleurs me réjouissent et j'en garde un souvenir photographique à l'usage de mes proches. L'art d'aujourd'hui s'exprime aussi de cette manière.
Par contre, ce que je n'accepte toujours pas, c'est le coup de pied du jaloux dans le château de sable. Il ne sait pas en faire autant. Le tagueur passe derrière, en se cachant, quand l'artiste s'est éloigné. Pour moi, c'est un shitsower (voir ma contribution du 20 janvier 2013, légèrement modérée par celle du 1er octobre 2013). Il serait contraire à ma philosophie piétonne de condamner le tagueur. Mais pour moi, il n'a pas encore trouvé le chemin de sa réalisation. Pas encore propre, pas encore instruit, pas encore éduqué, au lieu de faire ce qu'il peut, il contribue pour l'instant à la salissure et au désordre du monde. Simplement, je lui souhaite de faire d'aussi bonnes rencontres et de recevoir une aussi bonne éducation que les descendants de Pierre et d'entrer dans la voie de véritables créations.