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Pour le fond, ce blog, résolument textuel, aura l'aspect de regards sur une ville aimée et de digressions. Pour la forme, il aura une préférence pour des fragments, ce genre estimé de Roland Barthes ; il ne sera pas sans complicité non plus avec la diversité des figures, des hétéronymes que généra Fernando Pessoa, l'écrivain portugais. Barthes et Pessoa se gardaient ainsi de toute volonté de persuasion.

PAYS EXTRÊMES

Publié le 17 Juin 2014 par Lesnen PetitsBois

Lu par-dessus l'épaule d'Abdias Shamgar.

"Un doux pays. Sa capitale, la métropole de l'amour. Un doux pays, les heures de travail raréfiées. Un doux pays, des week-ends prolongés au mois des chats et du muguet. Un doux pays, les avantages acquis. Une industrie larguée, concédée au grand atelier, à l'autre bout du monde. Un doux pays, tout tout de suite et pas cher. Produits à petits prix, cassés, soldés. Un doux pays, la Révolution vite assujettie à l'Empire. Du vieux régime, un goût inné du privilège. Un doux pays, les esclaves y accourent. Un doux pays, vous avez droit. Un doux pays, aujourd'hui tu touches le fond. L'abîme entre la misère de beaucoup et l'opulence de quelques-uns. L'opposition obtuse de deux partis rivés sur leur faillite, tête-bêche à tout compromis. Rouges ou bleus, jusqu'au sang. Pourquoi sont-ils ce qu'ils sont ?

Je garde de mes études de l'Antiquité quelques souvenirs de l'histoire d'un peuple étonnant. Son territoire n'était alors qu'une sorte d'étroit corridor entre la mer et le désert hostile. Ce peuple avait élu domicile sur un véritable pont livré aux mouvements des empires. Il s'est façonné sous les pieds des conquérants pour jouer son rôle dans l'histoire. Bien avant lui, entre le paléolithique et le néolithique, l'espèce avait déjà concocté à cet endroit la transition entre les chasseurs-cueilleurs et les premiers agriculteurs sédentarisés.

La population installée sur le pont a reçu au cours de l'histoire tant de raclées au passage des envahisseurs du nord vers le sud et de ceux du sud vers le nord, qu'elle s'est forgé un caractère irréductible. Malaxé, migrant toujours, déporté, revenu d'exil, révolté contre l'occupation, expulsé mais attaché à sa niche écologique, bataillant contre sa dissolution, ce peuple sans cesse stimulé s'est élaboré des cerveaux extrêmement performants. Ce groupe humain a donné plusieurs génies à notre espèce. Le passage étroit de ce viaduc infernal a servi de creuset dans lequel une ethnie a sans cesse voulu se refondre, se reprendre, recommencer pour rester elle-même. Mais aujourd'hui elle a beaucoup vécu, peut-être trop mûri et sa relation se dégrade avec ses voisins. Une explication géographique partielle, onirique sans doute, mais qui rend probablement compte de quelque chose. Un enfant stimulé dès son très jeune âge peut avoir la réponse vive, l'invention fertile, en comparaison de celui que l'on a trop laissé vivre.

Au doux pays l'aventure pourrait s'expliquer pareillement et partiellement, par la géographie. Ce doux pays est le point d'aboutissement des migrations de l'est vers l'ouest. Les populations poussées à l'exil ou désireuses d'aller voir ailleurs, bien longtemps avant la ruée vers l'ouest aux USA, sont venues sur cette terre ultime buter sur l'océan. Des ethnies variées s'y sont fondues dans le dernier fourneau possible. Dans le pays référence les gens vivaient dans un goulet d'étranglement où manœuvraient d'insatiables soudards. Ici, elles se sont installées dans une plaisante closerie donnant sur les vagues de la mer. Un pays au merveilleux climat tempéré, où les quatre saisons restent bien distinctes. Rien des chaleurs torrides et de la nonchalance forcée des gens du sud ; rien des rigueurs de l'Europe centrale ou de la neige et de la froidure supportées par les rennes. Un doux pays, assez chaud, mais pas trop. Pas aussi humide que celui des voisins nordiques, mais sûr, bon an mal an, de ses pluies fécondantes. Pas aussi rude que les pays continentaux où s'affrontent depuis toujours les légions. Un Éden.

Au bout du compte, le doux pays a mis au monde un art de vivre, dans la confrontation constante d'une multitude d'expériences. Dans un débat continuel, suscitant des essaims de pensées. Tant de fromages, autant que de jours dans l'année. Des sols appropriés à l'élevage des vins les plus fins. Des produits locaux succulents. Des fêtes exquises. Doux pays, le monde entier a rêvé de ton paradis. On veut en être encore. Mais le paradis est déjà perdu. Car, après les conquêtes et l'affinement de la civilisation, vient le temps des délices de Capoue et de la mollesse. Les habitants des contrées plus frustes, moins dotées par la nature, restent plus vigoureux, adaptés plus longtemps au régime spartiate, quand il s'impose pour sauver les meubles."

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