Quitter sa ville pour obligations familiales. Traverser la France en TGV, depuis la Bretagne jusqu'aux abords de la Provence. Se retrouver, une pleine semaine, sans aucun loisir pour lire les journaux, écouter la radio, regarder la télévision. Vivre à dix lieues de tout accès à Internet. S'absorber dans la réalité incontournable.
Au retour, jouir de l'étage de la rame, notamment depuis Lyon et beaucoup en Beauce, du spectacle des cultures. Aplats jaunes du colza, soudain allumés par le soleil ; blés verts, parfois à perte de vue, en herbe drue ; emblavures brunes, arborant en plein centre un seul épouvantail. Les agriculteurs ont tramé, tissé et déroulé le tapis aux trois couleurs du printemps. Leur projet ? Comme il serait plaisant de ne cultiver que son jardinet. De s'en tenir à flatter l'appétit du gourmet, en quête du petit producteur de spécialités raffinées. En vente à sa porte. Il s'agit de nourrir l'humanité, en croissance numérique.
Descendu du train, vider sa valise. En rangeant tout, traverser la pièce où la télé cadre sur des experts aux visages graves, et à ce moment-là, courroucés. De quoi débattent-ils ? Du fait divers mis en scène au JT, du chômage, des retraites. Ou du marché de la drogue établi dans les quartiers, de la violence des casseurs s'infiltrant dans la fête. Ou de ceux qui veulent et de ceux qui ne veulent pas travailler le dimanche dans les supermarchés du bricolage. Ou des manifs à n'en plus finir, de ceux qui défilent pour le mariage pour tous et de ceux qui enragent contre lui. Déjà l'overdose !
Alors s'évader pour une demi-heure, marcher les mains dans les poches, sur les sentiers secrets de la ville, où s'allient le ciment et la végétation. Où règnent les oiseaux. Trois moineaux sur une haie bien taillée s'en donnent à cœur joie, avant de filer comme des polissons. Un SDF tout seul, avec ses trois chiens, dans la rue en dessous, rentre calmement à son squat.