Les Portugais ont fait à la littérature mondiale le don d'un écrivain incomparable, dont la préoccupation principale n'a pas semblé être de publier, d'affirmer une stature de maître de l'écrit, mais plutôt d'opérer un parcours inédit à travers la réalité et à travers l'expression littéraire. On peut lire Pessoa, Un Singulier Regard, Bourgois, 2005.
Nous le découvrîmes au début des années 90. Dans une petite salle de l'Odéon, autour d'un piano, quatre figures de Fernando Pessoa (1888-1935) étaient mises en scène. Les éditeurs de Julien Gracq, à la Librairie José Corti, nous éclairèrent un peu avant le spectacle et nous vendirent une pièce étrange, Le Marin, d'octobre 1913.
Pessoa a publié sous son nom, mais il est beaucoup plus connu, depuis sa mort, par un trésor de 27 543 textes, qui dormaient dans une malle, une Malle pleine de gens, a titré Tabucchi, en 1992, chez Bourgois. Ces pièces littéraires sont attribuées non pas à de simples pseudonymes, mais à des hétéronymes, personnages virtuels dotés d'une personnalité particulière, d'une biographie et d'un style. On connaît ainsi Alberto Caeiro, évoluant dans un univers païen et une pensée à l'avenant, Ricardo Reis, adepte de l'épicurisme, Alvaro de Campos, se démenant dans l'avant-gardisme, le modernisme et éprouvant la désillusion, Bernardo Soares, simple employé commercial, travaillant aux traductions au service de transitaires pour l'export et menant une vie banale de gratte-papier, racontant par exemple dans le Livre de l'intranquillité son échange dans l'entresol d'un restaurant d'habitués, après une longue période de silence de la part de l'un comme de l'autre, avec un employé qui lui avoue lire la revue Orpheu, destinée selon Pessoa à bien peu de gens.
Ainsi Pessoa qui flâne dans Lisbonne est qualifié de "poète de l'errance", endosse le costume, la vie, l'expression de personnages variés, se dédouble en 72 auteurs. L'écriture devient pour lui un jeu primordial, dont la postérité tirera bien ce qu'elle voudra, mais qui importe au premier chef à son expérimentateur.
Pessoa dans la capitale portugaise est fascinant pour son anticonformisme, son goût de l'existence multiple, les personnages qu'il suscite et joue sur la scène urbaine. Impossible d'oublier l'attachante Lisbonne et Pessoa racontant la Tour de Belem, l'ascenseur de Santa Justa, le Musée colonial, la vie quotidienne avec ses ombres et ses lumières, comme s'il était accoudé au bastingage d'un bateau immobile.
En parcourant et regardant respirer sa propre Ville, on peut vouloir se rapprocher de l'attitude de Fernando à l'égard de Lisbonne, où file l'inénarrable Tramway 28, comme sillonne San-Francisco l'incontournable Cable-car. Multiplicité des personnages et des attentions.